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  • Après le « greenwashing », le « greenhushing » ?

    Après le « greenwashing », le « greenhushing » ?

    N’avez-vous pas eu l’impression ces derniers temps que les entreprises communiquaient moins sur leurs engagements climatiques ? Si tel est le cas, votre intuition est la bonne. Ce nouveau phénomène a désormais un nom : le « greenhushing » (ou écosilence en français). Des acteurs économiques tels que BP, Shell ou Amazon l’ont pratiqué en 2023.

    Mais de quoi s’agit-il exactement ? Pour comprendre ce qu’est le greenhushing, il est nécessaire de revenir sur des années de « greenwashing » (ou écoblanchiment) avec lequel il s’inscrit en rupture. Ce procédé, massivement utilisé depuis les années 1990, est aujourd’hui bien connu du public. Il consiste à maquiller en vert des produits ou des services qui ne le sont pas.

    Jusqu’à récemment, les acteurs économiques n’hésitaient pas à faire des promesses vertes. L’objectif annoncé était souvent le même : atteindre une forme de neutralité carbone à un horizon plus ou moins lointain. Ce cap a donné lieu à d’importantes dérives s’apparentant à des pratiques commerciales trompeuses. Comprendre : les paroles n’étaient pas toujours suivies d’actes.

    La France, pionnière d’une réglementation coercitive

    Afin de juguler cette tendance en plein essor, les pouvoirs publics ont récemment décidé de s’emparer du sujet en mettant sur pied un arsenal législatif de plus en plus coercitif.

    En France, la loi Climat et résilience interdit depuis le 1er janvier 2023 aux annonceurs d’affirmer dans une publicité qu’un produit ou un service est « neutre en carbone », « biodégradable » ou « respectueux de l’environnement » sans que soit publié son bilan d’émissions de gaz à effet de serre. Dans le cas d’une personne morale, le contrevenant risque une amende pouvant aller jusqu’à 100 000 euros ou représentant la totalité des dépenses consacrées à l’opération illégale.

    Notre pays a été le premier à ouvrir la voie. L’Union européenne s’est depuis engagée dans le bannissement des allégations environnementales génériques sans preuve. L’actualisation en ce sens des règles de consommation a été votée en janvier 2024 par les députés européens. Elle attend désormais l’approbation du Conseil avant d’être retranscrite sous deux ans dans les droits nationaux.

    Outre-Atlantique, l’État de Californie a à son tour promulgué le 1er janvier dernier une loi « anti-greenwashing ». Majoritairement inspirée de la réglementation française, elle propose d’aller plus loin que la dernière mise à jour des « green guides » de la Federal Trade Commission en obligeant les annonceurs à fournir des données normalisées devant attester de la véracité de leurs promesses environnementales.

    Contourner l’opinion publique… et la justice

    Conséquence directe de ce nouvel environnement légal, les entreprises sont de plus en plus nombreuses à cesser de communiquer sur leurs engagements climatiques. On appelle cela le greenhushing.

    Outre le fait de se conformer à la réglementation, elles évitent ainsi de s’exposer au jugement de l’opinion publique, mais aussi de leurs clients, des investisseurs et des médias tout en se protégeant d’éventuelles poursuites judiciaires.

    Aux États-Unis, la firme Delta a été attaquée en justice pour avoir affirmé qu’elle était la première compagnie aérienne neutre en carbone au monde. Thomas Arnoux/Flickr, CC BY-NC

    Il faut dire que le nombre de dossiers portés en justice en raison de communications environnementales trompeuses n’a jamais été aussi nombreux. En particulier aux États-Unis, comme en témoigne l’impressionnante liste de la Federal Trade Commission. En mai dernier, Delta était ainsi poursuivie devant les juges californiens après avoir affirmé être la « première compagnie aérienne neutre en carbone ».

    Une popularité grandissante depuis 2023

    Jusqu’en 2022, l’expression « greenhushing » était surtout utilisée pour décrire un certain type de communication visant à réduire la dissonance entre les valeurs écologiques de l’entreprise et celles des clients. Nous voyons qu’elle prend désormais un autre sens avec les dernières évolutions législatives.

    Compte tenu de l’apparition récente du phénomène, il est encore peu documenté. Le cabinet de conseil suisse South Pole fut le premier, dès 2022, à l’évoquer dans son rapport annuel « En route vers le Net Zéro ». Ce rapport a contribué à populariser le greenhushing. À tel point qu’il est à présent mentionné dans de grands titres de presse tels que le New York Times ou le Washington Post.

    Il faut dire qu’il a connu un essor fulgurant. Au cours de cette dernière année, le nombre d’entreprises reconnaissant pratiquer le greenhushing a été multiplié par trois, selon South Pole. Au moins une sur cinq serait à présent concernée.

    L’édition 2024 du rapport de South Pole, qui vient d’être publiée, nous apprend que tous les secteurs d’activité se livrent à présent au greenhushing. Parmi les 1400 compagnies sondées, 86 % de celles commercialisant des biens de consommation et 72 % des compagnies pétrolières disent avoir réduit leurs communications.

    Mais cette nouvelle pratique ne se limite pas aux activités les plus polluantes. Les entreprises les plus engagées dans la lutte contre le changement climatique sont même en première ligne. Sur le panel étudié par South Pole, 88 % des firmes proposant des services environnementaux déclarent moins communiquer sur le sujet, alors que 93 % d’entre elles respectent pourtant leurs objectifs environnementaux.

    Des objectifs climatiques parfois revus à la baisse

    Il faut dire que les objectifs climatiques n’ont jamais été à ce point au centre de toutes les attentions. Le cabinet suisse indique que plus des trois quarts des entreprises investissent plus que l’année précédente pour atteindre la neutralité carbone, mais aussi que plus d’une sur deux fait état de difficultés croissantes pour communiquer sur ses engagements climatiques.

    BP est l’une des firmes à avoir pratiqué le greenhushing courant 2023. Mike Mozart / Flickr, CC BY

    Conséquence directe de cette prise de conscience, certaines firmes figurant parmi les principaux émetteurs mondiaux de gaz à effet de serre ont commencé à revoir à la baisse leurs ambitions.

    Bien que cela tombe sous le sens, précisons que le greenhushing concerne uniquement les acteurs économiques qui avaient préalablement communiqué sur leurs engagements environnementaux. Or, à en croire les résultats de South Pole, ils demeurent minoritaires. Comprendre : le greenhushing n’est que la partie émergée de l’iceberg, sur une vaste majorité d’entreprises qui n’ont jamais communiqué sur leurs engagements environnementaux.

    Le greenhushing n’en est qu’à ses débuts

    Qu’il s’agisse de ne plus communiquer sur des actions pratiquées, de revoir à la baisse des objectifs ou d’en reporter l’échéance, toutes ces formes de greenhushing posent de nouveaux défis à nos sociétés.

    • Cette invisibilisation des engagements climatiques risque de réduire la pression que l’opinion publique peut avoir sur les entreprises émettant beaucoup de gaz à effet de serre, et ce, quelle que soit leur taille.
    • Elle pourrait également conduire à limiter les retours d’expérience en la matière, affaiblir la concurrence entre les entreprises sur le plan environnemental et in fine à ralentir la prise de décisions relevant de la lutte et de l’adaptation au changement climatique. Ce qui irait à contre-courant des injonctions scientifiques à accélérer la transition de nos économies vers un avenir à faible intensité carbone.

    Cela est d’autant plus préoccupant dans un contexte où tout porte à croire que le greenhushing n’en est qu’à ses débuts. Les dispositifs coercitifs encadrant les communications environnementales n’ont jamais été aussi nombreux et vont probablement se multiplier dans un futur proche. Il semble essentiel que les entreprises se les approprient dans la philosophie des lois. C’est-à-dire, à des fins d’amélioration des performances écologiques de leurs produits et services et non pour cesser de communiquer à leur sujet, comme cela est déjà massivement observé.

    Selon South Pole, la moitié des compagnies s’adonnant au greenhushing le font en raison de l’évolution récente du cadre légal. Sans surprise, les firmes françaises sont les plus concernées avec 82 % d’entre elles déclarant le pratiquer. Ce chiffre s’explique par le fait que notre pays possède la réglementation la plus stricte à l’échelle mondiale en la matière, bien devant l’Union européenne ou les États-Unis. Les autres motifs invoqués par les professionnels relèvent davantage d’un manque de données ou d’orientations infocommunicationnelles claires propres à leur secteur d’activité.

    Bientôt des données pour étudier le phénomène

    Ces différents arguments mettent en lumière la nécessité de disposer de données environnementales standardisées afin de pouvoir rendre publiques et comparer les actions des entreprises.

    En Europe, cela sera bientôt le cas pour les plus importantes d’entre elles avec la mise en œuvre progressive à partir de 2024 de la Corporate Sustainability Reporting Directive (CSRD). Elle rend obligatoire un suivi extrafinancier annuel constitué des facteurs environnementaux, sociaux et de gouvernance.

    Autant d’informations qui seront bientôt mise à disposition de tout un chacun. Et notamment de la communauté scientifique, qui ne devrait pas tarder à faire sienne la question du greenhushing. Le défi à relever est aussi complexe que subtil : étudier des communications qui n’existent pas.

    Mathis Navard, Docteur en Sciences de l’information et communication (ISI), Université de Poitiers, IAE de Poitiers

    Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original. ©Pour éviter que leurs promesses environnementales ne soient disqualifiées comme du greenwashing, certaines firmes ont trouvé la solution : se taire et ne plus communiquer à ce sujet. Shutterstock
  • Lula renforce la protection de la forêt amazonienne

    Lula renforce la protection de la forêt amazonienne

    Le président brésilien Luiz Inacio Lula da Silva a adopté une mesure visant à combattre les organisations criminelles qui contribuent à la déforestation de l’Amazonie, appelant son gouvernement à faire preuve « d’agilité » pour sa mise en place rapide.

    « Jamais dans l’histoire du Brésil on n’a pensé à prendre une mesure aussi extraordinaire pour s’occuper de l’Amazonie que maintenant », s’est-il félicité en signant la mesure lundi à Brasilia.

    Celle-ci octroie 318 millions de réais (54,6 millions d’euros) au renforcement de la sécurité dans l’Amazonie, un territoire de 6,3 millions de km2, dont 60% se trouvent au Brésil.

    Cette enveloppe fait partie d’un plan lancé en juillet dernier et doté d’un budget total de 1,2 milliard de réais (206 millions d’euros).

    Le président brésilien a averti que si la mise en œuvre de l’initiative prenait trop de temps, il ne serait pas en mesure de l’achever avant la fin de son mandat, à la fin de l’année 2026.

    « S’il faut encore un an (pour sa mise en oeuvre), nous terminerons le mandat sans avoir mis le plan en pratique », a-t-il averti, appelant le gouvernement à faire preuve « d’agilité ».

    Intitulée « Plan Amazone : sécurité et souveraineté », l’initiative vise notamment à renforcer les équipements, tels que les bateaux et les hélicoptères, destinés à la protection de la plus grande forêt tropicale de la planète.

    Le plan prévoit également l’installation d’un centre de coopération policière internationale dans la ville de Manaus, au coeur de l’Amazonie brésilienne, où travailleront des agents des services de renseignement des pays dans lesquels la forêt tropicale est également présente.

    Le projet est financé par le Fonds Amazonie, une initiative internationale visant à protéger la forêt tropicale et dont la Norvège et l’Allemagne sont les principaux bailleurs.

    Même si la déforestation dans l’Amazonie brésilienne a été réduite de moitié l’année dernière, la ministre de l’Environnement Marina Silva a estimé que la communauté internationale avait encore beaucoup à faire pour protéger la forêt tropicale.

    « Si le monde ne fait pas sa part en réduisant les émissions de CO2 basées sur l’utilisation de combustibles fossiles, nous perdrons de toute façon l’Amazonie », a-t-elle prévenu.

    Le président Lula a promis de mettre fin à la déforestation illégale au Brésil d’ici à 2030. Article publié avec l’aimable autorisation du GoodPlanet Mag’. Article source ici. ©Le président brésilien Luiz Inacio Lula da Silva lors de la cérémonie d’allocation des ressources du Fonds pour l’Amazonie à des projets de sécurité pour l’Amazonie au Palais du Planalto à Brasilia, le 17 juin 2024 © AFP EVARISTO SA
  • Interview : Valérie Masson-Delmotte, paléoclimatologue

    Interview : Valérie Masson-Delmotte, paléoclimatologue

    La paléoclimatologue Valérie Masson-Delmotte a co-présidé un groupe de travail du Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’évolution du Climat (GIEC) pendant 8 ans. Ses recherches portent essentiellement sur l’évolution des climats passés, dans l’objectif d’évaluer les modèles climatiques, d’anticiper au mieux les changements à venir et de mesurer l’influence humaine.

     

    Avec son nouvel ouvrage Face au changement climatique publié aux éditions CNRS, Valérie Masson-Delmotte évoque entre autres son expérience au sein du GIEC, ses projets de recherche et ses engagements. Dans cet entretien avec GoodPlanet Mag’, elle revient sur les évolutions du GIEC, les pressions exercées par certains pays pour affaiblir l’organisme, les freins à la diffusion de l’information environnementale et son engagement dans le contexte politique actuel.

    En quoi les données de l’étude des variations climatiques passées nous permettent de comprendre l’influence humaine sur le climat ?

    Grâce à l’air piégée dans la glace, on peut reconstituer la composition passée de l’atmosphère. Cela permet notamment de situer les changements actuels dans le long terme. On constate que la hausse des gaz à effet de serre depuis la révolution industrielle est inédite à l’échelle de millions d’années. Elle se produit 5 à 10 fois plus rapidement que les variations naturelles les plus rapides à l’échelle géologique, c’est spectaculaire. Cela permet de prendre la mesure de cette rupture où les activités humaines deviennent une force géologique et pilotent l’évolution du climat planétaire, de manière inédite à la fois en ampleur et en vitesse. De même, quand on étudie les périodes chaudes naturelles du passé, on observe qu’à chaque fois qu’il a fait un peu plus chaud que le climat préindustriel, cela a entraîné une déstabilisation du Groenland, de l’Antarctique et une montée du niveau de la mer. L’étude des variations climatiques passées nous permet également de réduire l’incertitude concernant les futures variations climatiques, en testant les modèles de climat basé sur la compréhension physique des processus.

    « Certains pays au sein du GIEC freinent les innovations et les nouvelles formes que peuvent prendre les évaluations de l’état des connaissances »

    Après plus de 35 ans d’existence, comment le GIEC et ses rapports, peuvent évoluer pour s’adapter à cette accélération du réchauffement climatique ? 

    Le prochain rapport spécial du GIEC va porter sur les villes et le changement climatique. Se focaliser sur l’échelle des villes est une première qui rend ce rapport particulièrement intéressant. Les villes jouent aujourd’hui un rôle important puisqu’elles hébergent la majorité de la population mondiale. Elles disposent de capacités à agir sur l’urbanisme, les bâtiments, les transports, les investissements, etc. De plus, dans un climat qui se réchauffe, les villes ont des vulnérabilités, notamment face aux chaleurs extrêmes, au manque d’eau et aux inondations. Ce travail est le premier qui est engagé pour le 7ème cycle du GIEC, auquel je ne participe pas.

    La difficulté est que certains pays au sein du GIEC freinent les innovations et les nouvelles formes que peuvent prendre les évaluations de l’état des connaissances. Par conséquent, le 7ème cycle va beaucoup ressembler au précédent. Les rapports complets des groupes de travail seront rendus en 2027-2028. À l’avenir il faudra réfléchir à avoir des rapports plus réactifs, peut-être plus ciblés et qui répondent mieux aux besoins d’information sur les questions des décideurs. Les rapports pourraient aussi être raccourcis parce que 3000 pages c’est un énorme frein pour beaucoup de personnes. Il y a aussi l’enjeu de l’utilisation des technologies modernes tel que ChatGPT pour pouvoir accéder plus facilement à l’information donc il faudra également envisager les rapports pour qu’ils soient interrogés avec ce type d’outils. 

    Comment l’organisation du GIEC pourrait être repensée pour simplifier les évaluations de l’état des connaissances ?

    Le nombre de publications scientifiques augmente quasi exponentiellement. Or, ces dernières constituent la matière première des rapports du GIEC donc les évaluations sont de plus en plus difficiles. On peut alors, par exemple, imaginer des groupes régionaux d’experts climat dans les différentes régions du monde, transverses à différents pays, qui feraient des premières synthèses de l’état des connaissances et faciliteraient les rapports du GIEC. Il serait judicieux qu’il y ait une meilleure articulation à l’échelle régionale et à l’échelle globale.

    « 70% des émissions de gaz à effet de serre dans le monde sont liées au secteur fossile »

    Dans votre ouvrage, vous révélez que lors des sessions d’approbation du GIEC « certains États exercent une influence extrêmement forte pour affaiblir la formulation des rapports scientifiques eux-mêmes et pour affaiblir l’institution du GIEC ». Pouvez-vous développer ce point pour les lecteurs ?

    Oui, il y a des représentants de pays qui essaient de rendre le GIEC obsolète en freinant ses évolutions. Concernant la formulation des conclusions, lors du 6ème cycle, un certain nombre de pays ont exercé des pressions très fortes pour qu’elles soient moins claires. Par exemple, pour la partie atténuation, c’est-à-dire réduction des émissions de gaz à effet de serre, la sortie des énergies fossiles a été un point sensible. Or, c’est une condition clé pour limiter le réchauffement climatique car 70% des émissions de gaz à effet de serre dans le monde sont liées au secteur fossile. L’Arabie saoudite et d’autres pays exportateurs de fossiles ont fait pression pour que l’on mentionne « sortie sans abattement », c’est-à-dire une réduction des énergies fossiles dont on n’intercepterait pas les émissions de CO2 pour les enfouir à long-terme. Dans la pratique, ces technologies de captage et de stockage de carbone ne se développent absolument pas à la hauteur des enjeux. La formulation est donc factuellement correcte mais elle ne reflète pas le décalage entre la mention de ces technologies et les limites qu’elles présentent.

    « C’est la consommation de protéines animales qui a le plus gros impact, notamment la viande et les produits laitiers »

    Également, concernant le système alimentaire, nous avions montré que des régimes alimentaires comportant une part plus importante de protéines végétales jouaient un rôle clé, avec des bénéfices pour la santé, l’environnement et le climat. En effet, beaucoup de personnes pensent que c’est le transport de l’alimentation qui compte le plus mais il représente entre 5 et 15% des émissions. En réalité, c’est la consommation de protéines animales qui a le plus gros impact, notamment la viande et les produits laitiers, à cause des émissions de méthane qui est un gaz à effet de serre très puissant et de la déforestation causée par l’alimentation de l’élevage. Une conclusion de l’évaluation de l’état des connaissances portait alors sur l’ « alimentation plus végétale », cependant certains pays exportateurs de viande d’Amérique du Sud ont fermement refusé cette formulation qui a finalement été modifiée par « alimentation saine, équilibrée et durable ». Au fond, même si cela veut dire la même chose et on a une note de bas de page qui le précise, la formulation retenue s’avère malgré tout beaucoup moins explicite. 

    Pendant ces sessions d’approbation, lorsque des pays montrent des résistances à l’égard de formulations, comment cela se passe-t-il ?

    La plupart des pays sont dans une approche constructive et cherchent à aider les scientifiques à exprimer de manière claire et transparente leurs conclusions. Il y a parfois des obstructions et dans ce cas, il est parfois possible de trouver une formulation qui puisse être compatible avec les lignes rouges diplomatiques des uns et des autres, sans dénaturer le fond. En cas de résistance, les scientifiques étayent les conclusions et passent en revue les éléments probants mais les délégués de pays peuvent maintenir leur volonté de retirer des éléments, de les reformuler pour les affaiblir. Quand il s’agit d’un blocage plutôt géopolitique, on ajoute une note de bas de page précisant que tel pays ou tel groupe de pays conteste cette partie des conclusions. Suite à l’aggravation des impacts du changement climatique, on a remarqué lors de la rédaction du 6èmerapport que de plus en plus de pays ne souhaitaient pas être mentionnés dans les notes de bas de page, induisant la prise au sérieux des conclusions des scientifiques.

    « C’est intéressant car on voit que même les pays exportateurs d’énergies fossiles cherchent à diversifier leur économie »

    Le rapport le plus dur à approuver était celui sur le réchauffement planétaire de 1,5°C en 2018. Dans le 2ème volet du rapport, on avait souligné qu’à l’époque les promesses des pays à horizon 2025-2030 conduiraient à elles seules une légère hausse des émissions et étaient absolument incompatibles avec une limitation du réchauffement à 1,5°C et même à 2°C. Une vingtaine de publications indépendantes montraient cela de manière très claire. Pourtant, les Saoudiens le refusaient et ont mené une bataille terrible sur ce point. Au dernier moment, ils se sont retrouvés seuls et pour eux ce n’était pas acceptable d’être marginalisé en disant « nous on n’endosse pas ce constat scientifique ». C’est intéressant car on voit que même les pays exportateurs d’énergies fossiles cherchent à diversifier leur économie et veulent sembler crédibles pour les investisseurs donc leur posture change complètement. Au 5ème rapport d’évaluation, ils avaient quasiment une posture de déni et là ce n’est plus le cas. Ils cherchent davantage à défendre leurs intérêts dans une approche de décarbonation mais ne sont plus dans le rejet du constat scientifique.

    Dans votre livre, vous reconnaissez qu’il reste parfois difficile pour le grand public de s’approprier les enjeux environnementaux. Selon vous, quels sont les principaux freins à la diffusion de l’information concernant les sujets environnementaux ? 

    C’est souvent perçu comme un sujet un peu hors sol parce que ce n’est pas forcément à l’échelle du territoire de vie des personnes. Rendre l’information accessible à l’échelle des lieux de vie est primordial, pour que chacun puisse se l’approprier dans sa vie personnelle et professionnelle. Le manque de formation se fait également ressentir, à la fois au niveau des formations initiales dans les écoles et les collèges par exemple, et dans les formations continues. Les formations aident à avoir une image d’ensemble et donnent sens à chaque actualité. Or, c’est souvent quelque chose qui manque et alimente la confusion des personnes face aux actualités. Également, même si ça s’améliore, les journalistes ont parfois eu des difficultés à aider leur public à situer une information dans un contexte plus solide et global. De plus, le discours politique manque parfois de fil conducteur sur ces enjeux. J’ai l’impression de beaucoup d’occasions ratées lors des débats électoraux, à avoir au moins un constat partagé sur l’état des lieux et un rapport à la réalité sur les propositions qui sont faites. 

    « Je suis très inquiète devant la montée de l’extrême droite parce que, partout dans le monde, elle n’a jamais porté l’action pour l’environnement, elle a toujours essayé de saper la liberté d’expression des scientifiques »

    Durant ces derniers mois, vous avez publiquement pris position sur certains sujets comme le projet d’autoroute A69 et la menace de dissolution des Soulèvements de la terre. Dans le contexte politique actuel, prévoyez-vous de continuer à vous exprimer publiquement lors d’occasions ?

    Déjà, je tiens à dire que je ne candidate pas à des fonctions politiques. En tout cas, je pense qu’on a besoin d’avoir la construction de projets enthousiasmants et collectifs, pour faire bouger des choses. Personnellement, je veux continuer à exercer ma voix de scientifique sur les enjeux de la vie publique, avec mon regard, mon indépendance et mes compétences scientifiques. Je le fais au sein du Haut conseil pour le climat grâce à des analyses factuelles. Notre rapport 2024 est publié cette semaine pour évaluer l’évolution des émissions de gaz à effet de serre, leur impact, l’évolution des politiques publiques, avec un ensemble de recommandations. Bien que ce n’était pas prévu, je pense que la sortie de ce rapport tombe à un moment opportun dans cette campagne électorale express. En effet, le rapport du Haut conseil pour le climat permet d’avoir un rappel à la réalité des enjeux sur les politiques publiques portant sur le climat. Également, au sein du comité consultatif d’éthique, je travaille sur les enjeux de santé et climat qui sont interconnectés et qui pourraient être une motivation à agir si on les mettait plus en avant.

    Personnellement je suis très inquiète devant la montée de l’extrême droite parce que, partout dans le monde, elle n’a jamais porté l’action pour l’environnement, elle a toujours essayé de saper la liberté d’expression des scientifiques et la contestation environnementale qui est pourtant clé pour la protection de l’environnement. Ce qu’on voit aussi c’est qu’il y a une vraie difficulté à mettre en cohérence les grands projets structurants d’aménagement du territoire et les enjeux de décarbonation. 

    « On voit que ce qui est très long à construire ce sont des inflexions qui permettent de protéger l’environnement dans toutes ces dimensions, et c’est facile à détruire. » 

    Souhaitez-vous ajouter quelque chose ?

    Merci de l’accent mis sur les enjeux climatiques et il y en a bien d’autres : les enjeux liés aux écosystèmes, la biodiversité et l’eau. Ma grande inquiétude, c’est que toute la communauté scientifique qui travaille sur l’ensemble de ces enjeux a été peu entendue au cours des derniers mois. On voit que ce qui est très long à construire ce sont des inflexions qui permettent de protéger l’environnement dans toutes ces dimensions, et c’est facile à détruire.

    Interview publiée avec l’aimable autorisation du GoodPlanet Mag’. Article source ici.©Valérie Masson-Delmotte © AFP / Franck Fife
  • Ruto : « l’Afrique peut aider à « décarboner » l’économie mondiale »

    Ruto : « l’Afrique peut aider à « décarboner » l’économie mondiale »

    L’Afrique peut aider à « décarboner » l’économie mondiale si les pays développés investissent sérieusement pour « libérer » son « potentiel » en la matière, a affirmé mercredi le président kényan William Ruto dans un entretien à l’AFP.

    Venu à Séoul cette semaine pour un sommet Afrique-Corée du Sud, où cette dernière s’est engagée à verser une aide et un soutien à l’investissement de 24 milliards de dollars pour l’Afrique, M. Ruto a appelé les pays riches à faire davantage pour la transition vers l’énergie propre sur le continent, du transfert de technologie au financement.

    « Nous voyons les effets des changements climatiques partout », a-t-il dit à l’AFP, en citant l’exemple du Kenya qui a connu récemment la sécheresse extrême et les inondations dévastatrices.

    L’Afrique veut « faire partie de la solution », ajoute-t-il, en déplorant que le continent soit mis à l’écart des efforts sur le climat, une allusion à des investissements récents dans le domaine l’énergie renouvelable, dont seulement une part infime a été dirigée vers l’Afrique.

    « Utiliser nos atouts »

    « Nous avons besoin d’investissements plus importants sur le continent africain pour libérer le potentiel africain, qui peuvent ne pas bénéficier qu’à l’Afrique seule », souligne-t-il.

    « Nous pouvons utiliser les atouts que nous avons en énergie renouvelable, nos ressources minérales, notre capital humain sur le continent, pour décarboner, pas seulement notre production et notre consommation, mais aussi la production et la consommation mondiale ».

    Cela demande « une architecture financière internationale qui donne aux pays qui souffrent le plus et qui pourtant ont contribué le moins, les meilleures chances de résister, de s’adapter », poursuit-il.

    « C’est pourquoi nous avons incité l’architecture financière internationale à plus d’agilité, plus de flexibilité, et à fournir des ressources pour les pays en développement, en particulier l’Afrique… Car pour le moment, nous payons cinq, six ou sept fois plus que d’autres pays » dans d’autres régions, a estimé le président.

    L’aide annoncée cette semaine par Séoul vise à donner davantage de moyens au pays africains pour s’adapter aux changements climatiques et en gérer les effets.

    En 2009, les pays développés ont promis de mobiliser quelque 100 milliards de dollars par an jusqu’en 2020 pour aider les Etats pauvres à investir dans l’énergie propre et faire face aux effets du réchauffement climatique.

    Ils ont atteint cet objectif pour la première fois en 2022, a assuré l’OCDE la semaine dernière.

    Mais si ces 100 milliards de dollars sont « un pas dans la bonne direction », il en faudra davantage, souligne M. Ruto.

    Les experts estiment bien supérieurs à 100 milliards de dollars les besoins des pays en développement pour développer l’énergie renouvelable et prendre des mesures d’adaptation telles que des défenses côtières contre la montée du niveau des mers.

    Selon une estimation de l’ONU, ces pays (hors Chine) vont avoir besoin de 2.400 milliards de dollars par an pour remplir leurs objectifs et besoins en matière de climat.

     « Equité »

    Le financement de la politique climatique est un sujet épineux dans les discussions annuelles aux Nations unies et les négociateurs se sont employés cette année à essayer de revoir à la hausse l’objectif des 100 milliards de dollars.

    L’Azerbaïdjan, pays pétrolier et hôte de la COP29 cette année, en a fait une priorité et espère obtenir un accord ambitieux pendant le sommet en novembre.

    Plus tôt cette année, le Kenya a été touché par des pluies torrentielles, amplifiées par le phénomène El Niño, qui ont tué environ 300 personnes dans des inondations depuis mars, selon le gouvernement.

    M. Ruto a affirmé que son administration travaillait à tous les niveaux pour rendre le pays plus résistant aux phénomènes météorologiques extrêmes.

    « Nous portons de 10 à 30% de couverture forestière », a-t-il dit à l’AFP, ajoutant que le pays allait planter 15 milliards d’arbres.

    Les forêts kényanes sont essentielles dans les marchés en croissance du carbone en Afrique, le pays concentrant selon lui quelque 25% de ces échanges.

    « C’est toute une série d’écosystèmes, de prairies, de forêts, nos parc nationaux… », énumère M. Ruto. L’idée est de promouvoir les communautés qui « abritent les prairies, les forêts », souligne-t-il.

    « C’est espace très nouveau », a estimé M. Ruto, en appelant à la mise en place d’un mécanisme de réglementation mondial pour « faire en sorte qu’il y ait de l’équité et pas d’exploitation ».

    Article publié avec l’aimable autorisation du GoodPlanet Mag’. Article source ici. ©Le président kényan William Ruto lors d’un entretien avec l’AFP à Séoul, en Corée du Sud, le 5 juin 2024 © AFP Jung Yeon-je
  • Les émissions d’un gaz nocif diminuent plus vite que prévu

    Les émissions d’un gaz nocif diminuent plus vite que prévu

    Les concentrations d’hydrochlorofluorocarbures (ou HCFC) dans l’atmosphère ont baissé de 1 % entre 2021 et 2023, selon une étude publiée dans la revue Nature Climate Change. Les scientifiques expliquent que les émissions de cette famille de gaz, connue pour son rôle dans la dégradation de la couche d’ozone et son fort impact climatique, ont atteint leur pic en 2021, 5 ans plus tôt que prévu.

    La diminution des émissions de ces gaz et de leur concentration dans l’atmosphère devrait se poursuivre dans les années à venir. En effet, le monde doit progressivement sortir des HCFC dans le cadre du Protocole de Montréal qui a acté, en 2010, leur interdiction pour 2040.

    Ces gaz ont un temps remplacé les chlorofluorocarbures (CFC) car moins destructeurs pour la couche d’ozone mais il existe désormais des gaz avec un effet moindre sur cette dernière, les HCFC possédant un pouvoir de réchauffement 1910 fois plus important que le CO2, pour une durée de vie de 100 ans dans l’atmosphère. L’utilisation de cette famille de gaz est d’ores et déjà proscrite dans les pays industrialisés depuis 2020 et le sera en 2040 dans le reste du monde.

    En 2021, les concentrations de HCFC ont atteint leur pic de concentration avec un niveau de 321,69 PPM, tandis qu’en 2023 leur concentration était descendue à 319,33 PPM. Cette première réduction est un signe encourageant qui témoigne des effets positifs du Protocole de Montréal. Cet accord international a été signé à la fin des années 1980 pour préserver la couche d’ozone, en limitant et interdisant la production et l’utilisation des gaz responsables de sa dégradation. L’accord, dont le succès est reconnu, est souvent cité comme un exemple à suivre pour l’action climatique.

    Le docteur en chimie Luke Western, qui est l’auteur principal de l’étude publiée dans la revue Nature Climate Change, estime que : « ces résultats sont très encourageants. Ils soulignent la grande importance d’établir des protocoles internationaux et de s’y tenir. » Ce chercheur de l’Université de Bristol ajoute : « un tel succès n’aurait pas été possible sans le protocole de Montréal. Il rappelle la nécessité des engagements multilatéraux pour combattre la dégradation de la couche d’ozone avec des bienfaits additionnels dans la lutte contre le changement climatique provoqué par les activités humaines ». Le trou dans la couche d’ozone, qui protège la surface de la Terre des rayons ultraviolets (UV) du Soleil, devrait se résorber au cours du siècle.

    Article publié avec l’aimable autorisation du GoodPlanet Mag’. Article source ici. ©Terra Nova Bay, snowy landscapes – Victoria Land – Antarctique © Yann Arthus-Bertrand
  • Le Tribunal international du droit de la mer livre un arrêt historique

    Le Tribunal international du droit de la mer livre un arrêt historique

    Ce 21 avril 2024, le Tribunal international du droit de la Mer (TIDM, que l’on nommera simplement Tribunal dans ce texte) est rentré dans l’histoire en devenant le premier organe judiciaire international à rendre un avis consultatif sur le climat. Par là, il répondait à une question posée en 2022 par la Commission des petits États insulaires (Cosis) dans le cadre d’une demande d’avis consultatif.

    L’avis conclut à l’obligation des États de protéger et de préserver les océans de la planète des effets du changement climatique. C’est la première fois qu’un tribunal international se penche sur les obligations des États en matière de changement climatique dans le cadre de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer de 1982, dite « de Montego Bay » – que l’on nommera Convention dans ce texte.

    Cet avis fait partie de la vague de textes attendus pour les mois à venir de la part des organes juridictionnels internationaux, sollicités à plusieurs reprises pour se prononcer sur les obligations des États relatives au changement climatique :

    • La Cour internationale de justice (CIJ) doit rendre prochainement un avis suite à une demande effectuée en mars 2023 par Vanuatu dans le cadre de l’Assemblée générale des Nations unies. Il doit porter sur les obligations des États de limiter le réchauffement climatique et sur leurs responsabilités face aux dégâts causés par celui-ci.
    • La Cour interaméricaine des droits de l’homme a été saisie en janvier 2023 par le Chili et la Colombie, là aussi pour éclaircir

    les obligations des pays à répondre à l’urgence climatique dans le cadre du droit international.

    Rappelons, dans ce contexte, l’importance de cet avis consultatif. Même s’il n’a pas de portée obligatoire, il peut exercer une influence non négligeable à la fois sur le droit international et sur des décisions de justice nationales en matière climatique.

    Le raisonnement des juges internationaux

    Avant de détailler la réponse du Tribunal, examinons d’abord la question qui lui a été posée. La Cosis interrogeait le Tribunal sur l’existence d’obligations spécifiques, pour les États parties à la Convention, de prévenir, réduire et maîtriser la pollution marine. Ceci en relation avec les effets délétères qui résultent – ou sont susceptibles de résulter – du changement climatique causé par les émissions anthropiques (c’est-à-dire, résultant des activités humaines) de gaz à effet de serre (GES) dans l’atmosphère.

    Le Tribunal a estimé qu’il devait d’abord déterminer si les émissions anthropiques de GES dans l’atmosphère relevaient bien de la définition de la « pollution du milieu marin » au sens de l’article 1, 1, 4, de la Convention.

    Cet article, note le Tribunal, ne fournit pas explicitement une liste de polluants du milieu marin, mais liste trois critères pour déterminer ce qui constitue une telle pollution :

    • il doit s’agir d’une substance ou une énergie,
    • elle doit avoir été introduite par l’homme, directement ou indirectement, dans le milieu marin,
    • cette introduction doit avoir (ou être susceptible d’avoir) des effets nocifs.

    Cette définition est générale, en ce sens qu’elle englobe tout ce qui répond à ces critères. De même, les termes « substance » et « énergie » doivent être compris dans un sens assez large.

    Les arguments scientifiques au Tribunal

    Trois points décisifs ont permis au Tribunal d’affirmer l’obligation de protection et de préservation pour les États :

    • Le rôle des océans dans la protection contre le changement climatique,
    • La qualification des émissions de gaz à effet de serre (GES) en tant que « polluants » marins,
    • Les obligations des États de préserver les océans à cet égard.

    Pour cela, les arguments scientifiques ont tenu une place centrale. Dans son raisonnement, le Tribunal a repris le dernier rapport du GIEC à travers plusieurs arguments clés, notamment :

    • l’océan est « un régulateur climatique fondamental à des échelles de temps saisonnières à millénaires »,
    • l’accumulation de GES anthropiques (définies par les juges comme « résultant des activités humaines ou produit par elles ») dans l’atmosphère a eu de nombreux effets sur l’océan.
    • les émissions anthropiques de GES « ont conduit à des concentrations atmosphériques de dioxyde de carbone, de méthane et d’oxyde nitreux qui sont sans précédent depuis au moins les 800 000 dernières années ».

    En ce qui concerne les risques liés au climat, le Tribunal rappelle que, selon le GIEC toujours :

    • « Les risques et les effets néfastes prévus ainsi que les pertes et dommages connexes liés aux changements climatiques augmentent. »
    • « L’augmentation de la fréquence des vagues de chaleur marine accroîtra les risques de perte de biodiversité dans les océans. »

    Autrement dit, le Tribunal établit, grâce aux arguments scientifiques du GIEC, un lien de causalité entre les émissions de GES d’une part, et le réchauffement des océans et la perte de biodiversité marine d’autre part. Ce sont ces éléments qui ont ensuite permis aux juges de conclure que les émissions anthropiques de GES dans l’atmosphère constituent une pollution du milieu marin.

    Une obligation de protection

    Revenons sur les trois critères qui permettent de caractériser la pollution marine dans la Convention : la qualification de substance ou d’énergie, l’introduction directe ou indirecte par l’humain dans le milieu marin, et les effets nocifs, réels ou avérés, consécutifs à cette introduction.

    Ici, le Tribunal a estimé que ces trois critères étaient remplis.

    • Il estime que les gaz à effet de serre d’origine humaine, et en particulier le CO2, sont bien des « substances » et que la chaleur accumulée par les océans est de l’énergie thermique, une forme d’énergie. Une interprétation d’ailleurs partagée par la Commission du droit international dans son commentaire sur la définition de la « pollution atmosphérique ».
    • Comme les GES introduits indirectement par les êtres humains piègent la chaleur dans l’atmosphère, et que les océans stockent ensuite cette chaleur, la seconde condition est remplie.
    • Le réchauffement des océans, on l’a vu précédemment, provoque une augmentation des pertes et dommages liés au changement climatique, ainsi qu’une perte de biodiversité marine. Les effets nocifs de la troisième condition sont donc caractérisés.
    Les coraux font partie des victimes du changement climatique.

    Restait une dernière étape dans le raisonnement des juges : les obligations spécifiques des États parties de protéger et préserver les océans face aux pollutions du milieu matin ainsi définies.

    • Le Tribunal cite d’abord l’article 192 de la Convention qui dispose que « les États ont l’obligation de protéger et de préserver le milieu marin ».
    • Il reconnaît aussi que, selon l’article 193, les États ont le droit souverain d’exploiter leurs ressources naturelles conformément à leurs politiques environnementales, mais « conformément à leur obligation de protéger et de préserver le milieu marin », ce qui est une contrainte à l’exercice de leur droit souverain.
    • C’est en réalité l’article 194 qui constitue, dans cet avis, la disposition clé. Il exige notamment des États qu’ils prennent « toutes les mesures nécessaires pour prévenir, réduire et maîtriser la pollution du milieu marin “quelle qu’en soit la source” ».

    Pour le Tribunal, il s’agit d’une obligation commune à toutes les sources de pollution – notamment, comme on l’a vu plus haut, les GES – que les États doivent respecter.

    Un avis qui fera date

    Cet avis est important, car il confirme que le droit de la mer peut être utilisé pour évaluer les actions et inactions des États en matière de changement climatique. L’obligation de protéger le milieu marin contre toutes les sources de pollution marine ne pourra plus être remise en question. De ce fait, un État pourra être tenu pour responsable devant le Tribunal s’il ne déploie pas de mesures de prévention et de protection des mers et océans contre les activités émettant des GES.

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    Pensons ici, par exemple, à l’exploitation des énergies fossiles en haute mer, aux marées noires provoquées par les navires pétroliers, ou même à toutes les activités produisant du CO2, même indirectement. De ce fait, les États seront probablement tenus d’exercer une vigilance accrue sur les activités qu’ils autorisent en mer.

    On le voit, la portée de l’avis est grande. Il a un potentiel considérable pour faire évoluer les obligations des États dans la lutte contre le changement climatique. À terme, pourquoi pas, il pourra servir de base pour lutter contre les « irresponsabilités » environnementales.

    Marta Torre-Schaub, Directrice de recherche CNRS, juriste, spécialiste du changement climatique et du droit de l’environnement et la santé, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
    Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.
  • Européennes 2024 : des enjeux cruciaux pour le climat

    Européennes 2024 : des enjeux cruciaux pour le climat

    Sur le montant de nos impôts, le calcul de nos retraites, l’organisation de notre système éducatif ou de santé, l’Europe n’est pas décisionnaire. En matière de climat, cependant, elle pèse lourd.

    Les objectifs de réduction d’émissions de gaz à effet de serre sont décidés à l’échelle de l’Union européenne (UE). Ainsi, c’est le Conseil des chefs d’État qui a adopté l’objectif de réduire de 55 % les émissions de gaz à effet de serre entre 1990 et 2030 pour viser la neutralité en 2050, décision ensuite traduite dans la loi par les députés sortants du Parlement européen.

    L’UE joue également un rôle crucial dans la mise en œuvre des politiques climatiques. Les normes réglementaires, comme celle abondamment discutée par les candidats sur l’interdiction des ventes de voitures neuves thermiques à partir de 2035, sont européennes. C’est enfin l’UE qui a la main sur le système d’échange des quotas de CO₂, grand absent des débats malgré son rôle dans les réductions d’émission.

    Pour mieux cerner les enjeux climatiques du scrutin, examinons où en est l’UE en matière de réduction d’émissions et les leviers dont elle dispose pour atteindre l’objectif de – 55 %.

    L’empreinte carbone de l’UE diminue, mais pas assez rapidement

    En 2023, les émissions brutes de l’UE (mesurées hors séquestration du CO2 par les forêts) sont en recul d’un tiers par rapport à 1990. Contrairement à une idée reçue, cette baisse ne résulte pas de délocalisations d’émissions de CO2 que nous réimporterions via l’achat de produits émetteurs à des pays tiers. Depuis 2005, l’empreinte de consommation de l’UE, qui inclut ces émissions incorporées aux importations, diminue au même rythme que les émissions sur le territoire de l’UE.

    S’il a fallu 33 ans pour réduire de 33 % les émissions, atteindre – 55 % sur les 7 ans qui restent d’ici 2030 est-il un objectif atteignable ? Il faut en réalité distinguer deux périodes :

    • Les émissions de l’UE ont stagné entre 1990 et 2005.
    • Depuis 2005, elles suivent une tendance baissière de 2 % par an, une fois gommées les fluctuations de court terme.
    Évolution des émissions de gaz à effet de serre de l’UE. Agence Européenne de l’Environnement (estimation provisoire pour 2023), Fourni par l’auteur

    La cause de cette rupture de tendance est clairement identifiable. 2005 marque le démarrage effectif des politiques climatiques européennes, avec l’entrée en vigueur du Protocole de Kyoto et celle du système d’échange de quotas de CO₂.

    Pour atteindre l’objectif de – 55 %, il faudra doubler ce rythme de baisse tendanciel d’ici 2030. C’est l’objet de la panoplie des mesures du « Pacte vert » et de leurs déclinaisons sectorielles. Si on conteste ces mesures, ce qui est bien sûr le droit de chacun en démocratie, il faudra leur proposer des substituts ou renoncer à l’objectif de -55 %. C’est dans ces termes qu’il conviendrait d’organiser le débat public.

    L’énergie et l’industrie en pointe, le transport à la traîne

    Deux secteurs, la production d’énergie (électricité, chaleur, raffinage du pétrole) et l’industrie ont réalisé 80 % des réductions d’émissions (voir tableau ci-dessous). Ce sont les secteurs couverts par le système d’échange des quotas dont la réforme est un maillon essentiel du Pacte vert.

    Émissions de gaz à effet de serre de l’UE

    Mt CO2eq = Millions de tonnes équivalent CO2
    Table: C. de Perthuis / The Conversation FranceSource: Agence européenne de l’environnementGet the dataCreated with Datawrapper

    Un prix élevé du quota de CO2 accélère l’arrêt des centrales électriques utilisant le charbon ou d’autres combustibles fossiles. La suppression des allocations gratuites de quotas encore accordées à l’industrie manufacturière, couplée à la taxe carbone à la frontière, devra faciliter la décarbonation des procédés industriels les plus émetteurs en protégeant les secteurs concernés (acier, ciment, engrais…) de la concurrence des pays tiers.

    Or, les candidats plébiscitent la taxe à la frontière mais bottent en touche sur les autres volets de la réforme du marché des quotas de CO2.

    Les émissions générées par le transport – un quart du total, un tiers si on inclut les transports internationaux – sont encore nettement au-dessus de leur niveau de 1990. C’est dans ce secteur qu’il faut impérativement trouver des réductions d’émission supplémentaires d’ici 2030 en s’attaquant aux transports routiers, principale source d’émissions de CO2 du secteur, mais aussi à l’aérien et au fret maritime.

    L’électrification des véhicules, visée sur les nouveaux véhicules par les normes européennes, n’est que l’un des vecteurs de cette transformation. Il faudra aussi jouer sur le partage entre transports individuels et collectifs, la vitesse des déplacements, leur nombre, l’organisation de la logistique. L’inclusion des transports domestiques dans un second système de quotas de CO2, à partir de 2027, devra faciliter cette transition vers la mobilité bas carbone qui implique aussi de repenser l’organisation des mobilités à l’échelle des territoires.

    On aurait aimé que les candidats se prononcent sur les conditions sociales et économiques permettant l’émergence de cette mobilité bas carbone qui va impacter nos modes de vie.

    Progrès sur les bâtiments, tête-à-queue agricole

    Pour viser l’objectif de – 55 %, il faudra également consolider les baisses d’émissions dans l’agriculture et les bâtiments. La période récente a vu une accélération des réductions d’émission liées à l’usage des bâtiments (résidentiels ou professionnels), avec le renchérissement des factures à la suite du conflit ukrainien, mais aussi grâce au déploiement des pompes à chaleurs dont les effets s’additionnent à ceux des rénovations thermiques des bâtiments.

    Sur l’agriculture, l’évolution récente a plutôt pris l’allure d’un tête-à-queue. La baisse passée des émissions agricoles, notamment dans l’élevage bovin, a été le reflet des difficultés économiques des producteurs, bien plus que le résultat de politiques climatiques embryonnaires. La PAC, par laquelle transite la majorité des soutiens agricoles, n’a que marginalement intégré les enjeux climatiques via des écoconditionnalités. Sous la pression du mouvement des agriculteurs, l’Europe a reculé sur les volets agricoles du Pacte vert qui privilégiaient la norme sur les instruments d’accompagnement économiques ou financiers.

    Au-delà de formules incantatoires sur la souveraineté alimentaire ou l’agroécologie, il y a urgence à reconstruire la PAC pour assurer la résilience de l’agriculture européenne face au dérèglement climatique et faire refluer ses émissions. C’est particulièrement le cas en France où l’agriculture compte pour 20 % des émissions nationales, contre 11 % dans l’ensemble de l’UE.

    L’affaiblissement du puits de carbone forestier

    Sur les émissions brutes, l’UE est dans la bonne direction, avec un gros bémol pour l’agriculture, mais pas dans le bon tempo. On vient de le voir. Ce n’est pas le seul levier à mobiliser pour atteindre l’objectif de réduction de 55 %. Cela implique aussi de porter la séquestration du CO2 atmosphérique grâce aux forêts et aux autres puits de carbone à 310 millions de tonnes (Mt) de CO2 en 2030 (34 Mt pour la France). Or, en matière de séquestration du CO2, ce n’est pas le tempo qui est insuffisant, mais la direction suivie qui est mauvaise.

    La capacité d’absorption des puits de carbone naturels de l’UE a perdu un peu plus de 100 Mt durant la dernière décennie et a été divisée par deux en France. La superficie des massifs forestiers continue de s’étendre, mais la croissance des arbres est affaiblie par les changements climatiques : sécheresses, tempêtes, incendies et surtout remontée des invasifs qui propagent de nouvelles maladies. Comme pour l’agriculture, il y a urgence à construire des politiques publiques qui protègent la capacité des puits de carbone forestiers face au durcissement des conditions climatiques.

    Le match France/Allemagne

    À l’intérieur du cadre défini à l’échelle européenne, les États membres peuvent conduire des stratégies différentes. Il y a des enseignements à tirer de cette diversité, comme l’illustre le cas de la France et de l’Allemagne en matière énergétique.

    La transition énergétique exige d’accroître rapidement la production d’électricité décarbonée pour se substituer à celle provenant de la combustion d’énergie fossile et faire face à l’électrification des usages. L’Allemagne a choisi de le faire en se retirant du nucléaire et en investissant massivement dans l’énergie renouvelable. Pour certains, cette stratégie est une impasse conduisant à une « relance du charbon ». Pour d’autres, c’est la preuve que le renouvelable est « la solution ».

    Examinons les faits. En 2023, l’Allemagne émet encore 8 tonnes équivalent CO2 par habitant, quand la France est descendue à 5,5 tonnes. L’écart provient principalement de la production d’électricité bien moins émettrice en France, où les trois-quarts du courant sont fournis par le parc nucléaire.

    Mais l’Allemagne réduit nettement plus rapidement ses émissions qui sont, en 2023, en recul de 56 % sur le niveau de 1990, contre seulement – 30 % en France. L’écart résulte principalement de la forte baisse des émissions du secteur électrique allemand, où le charbon ne fournit plus que 26 % de l’électricité en 2023, contre près de 50 % 10 ans auparavant, grâce au développement accéléré des renouvelables. Il n’y a donc pas de relance du charbon en Allemagne, contrairement à une opinion répandue en France.

    Émissions de gaz à effet de serre par habitant en France et en Allemagne. Inventaires nationaux (chiffres provisoires pour 2023), Fourni par l’auteur

    Pour autant, l’option de sortir en priorité du nucléaire a un coût élevé pour le climat, car elle ralentit le désinvestissement du charbon. L’arrêt de huit réacteurs à la suite de la catastrophe de Fukushima en 2011 a entraîné un recours accru aux centrales thermiques jusqu’en 2015. Sur la période récente, la fermeture des dernières centrales nucléaires (totale depuis avril 2023) a pesé sur l’offre d’électricité décarbonée en Allemagne et a contribué à la reprise temporaire des émissions du secteur électrique en 2021 et 2022.

    Si l’Allemagne était sortie du nucléaire plus progressivement, les investissements massifs dans le renouvelable auraient permis un recul encore plus rapide des émissions de CO2.

    L’exemple allemand nous montre combien il est important, dans le débat sur le nucléaire, de distinguer les choix concernant l’utilisation du parc existant de ceux concernant le nouveau nucléaire. Des éléments à verser au débat de ce côté du Rhin, si un jour les choix énergétiques y sont discutés au Parlement comme le prévoit explicitement la loi.

    Christian de Perthuis, Professeur d’économie, fondateur de la chaire « Économie du climat », Université Paris Dauphine – PSL
    Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original. Photo ouverture ©pexels-Dušan Cvetanović
  • Réduire l’empreinte carbone du ciment en le recyclant

    Réduire l’empreinte carbone du ciment en le recyclant

    La production de ciment émet beaucoup de gaz à effet de serre car elle requiert d’importantes quantités d’énergie fossile. Si la production de ce matériau de construction employé pour obtenir du béton était un pays, ce serait le 3e émetteur mondial de gaz à effet. Universscience présente en vidéo une nouvelle méthode de recyclage du ciment mise au point par des scientifiques de Cambridge. Leur procédé repose sur l’électricité plutôt que le charbon, ce qui, à condition de recourir à une énergie propre, permet d’obtenir du ciment avec un bilan carbone bien moins élevé.

     

    Article publié avec l’aimable autorisation du GoodPlanet Mag’. Article source ici.
  • Brésil : des passerelles pour surmonter les inondations

    Brésil : des passerelles pour surmonter les inondations

    Le mollet bandé, Paulo Roberto Heineck s’avance en boitant sur une passerelle flottante. Ce pont provisoire a été installé par l’armée pour rompre l’isolement de localités rurales du sud du Brésil frappées par des inondations dévastatrices.

    Le maçon de 54 ans qui s’est fait opérer récemment n’a pas le choix: il doit se rendre chez son médecin. « Tout est plus difficile à présent, mais on doit aller de l’avant », soupire ce père de trois enfants.

    Emprunter ces passerelles est le seul moyen de relier les localités voisines de Travesseiro et Marques de Souza, après la destruction de ponts emportés par la crue de la Forqueta, une des rivières qui traversent la vallée de Taquari.

    Cette région agricole a été l’une des plus touchées par les inondations sans précédent qui ont dévasté l’Etat du Rio Grande do Sul, faisant près de 170 morts et plusieurs dizaines de disparus.

    Au moins six ponts ont été détruits dans cette zone située au nord-ouest de la capitale régionale Porto Alegre, empêchant de nombreux habitants de se déplacer en voiture d’une commune à l’autre, pour travailler, aller à l’école ou chez le médecin.

    Pour ne pas être totalement coupés du monde, ils doivent emprunter des passerelles flottantes comme en utilisent les militaires en temps de guerre pour traverser des cours d’eau après le bombardement de ponts.

    Mais ces passerelles sont aussi essentielles que précaires: à chaque nouvelle intempérie, elles risquent d’être emportées par le courant, obligeant les autorités à en installer de nouvelles.

    En file indienne

    « Il fallait que la population puisse reprendre ses habitudes le plus vite possible », explique le colonel Rafael Farias, 46 ans. C’est pourquoi l’armée a installé à titre temporaire environ cinq passerelles dans la vallée de Taquari.

    Ces ponts métalliques étroits reposent sur des structures flottantes qui ressemblent à des pirogues disposées à quelques mètres l’une de l’autre sur toute la largeur de la rivière.

    Pour les emprunter, il faut marcher en file indienne et le port du gilet de sauvetage – distribué par des militaires postés sur chaque rive – est obligatoire.

    Juliani Steffer, vendeuse de vêtements de 36 ans, arrive essoufflée sur l’autre rive, après avoir transporté un sac plein de marchandises.

    « Les gens ont perdu beaucoup de vêtements. Comme ils ne peuvent pas venir à ma boutique en voiture, je vais chez eux », raconte-t-elle.

    Faute d’éclairage, la passerelle doit fermer dès la tombée du jour, ce qui oblige les résidents à rentrer tôt pour ne pas risquer d’être bloqués sur l’autre rive.

    Et la traversée est parfois tout bonnement impossible: la passerelle qu’empruntent Paulo Roberto Heineck et Juliani Steffer pour relier Travesseiro à Marques de Souza a dû être retirée deux fois, la dernière mardi, en raison d’un fort courant.

    Mobilisation

    Un problème similaire a touché deux autres passerelles importantes, installées côte à côte pour relier les localités d’Arroio do Meio et Lajeado, la plus grande ville de la vallée de Taquari, avec ses 90.000 habitants.

    Des milliers d’automobilistes avaient pris l’habitude de se garer de part et d’autre pour accéder à la commune voisine à pied.

    Mais ces passerelles ont été endommagées le 23 mai par de violentes précipitations. De nouvelles passerelles ont commencé à être installées mercredi, a indiqué l’armée à l’AFP.

    En attendant, les habitants ont dû traverser la rivière à bord de bateaux mis à disposition par les militaires et des bénévoles, transportant seulement 25 personnes par voyage.

    Les passerelles flottantes « sont fondamentales, car Arroio do Meio ne vit pas sans Lajeado et vice versa », juge Marta Rosani da Silva, balayeuse des rues de 41 ans qui attend de faire la traversée avec son enfant.

    Elle espère que les ponts pour les voitures seront bientôt reconstruits. « Avant, on mettait une heure pour se rendre au travail, maintenant cela prend trois heures ».

    Le gouvernement fédéral a promis de financer la reconstruction des ponts, mais les habitants sont mobilisés pour obtenir des fonds complémentaires auprès du secteur privé.

    Pour le pont de Travesseiro, le coût estimé s’élève à 10 millions de réais (environ 1,8 million d’euros). « Les autorités nous ont promis quatre millions, il en manque encore six », calcule Cristina Lammers, 44 ans, entrepreneuse dans l’agro-alimentaire.

    Article publié avec l’aimable autorisation du GoodPlanet Mag’. Article source ici. ©Un homme traverse la rivière Forqueta sur une passerelle flottante, à Lajeado, au Brésil, le 21 mai 2024 © AFP Nelson ALMEIDA
  • La pratique ancestrale de la transhumance renaît dans les Vosges

    La pratique ancestrale de la transhumance renaît dans les Vosges

    « Je n’aurais jamais monté mes vaches avec une bétaillère »: depuis plus de dix ans, Stéphane Luttringer a fait renaître la transhumance dans le village de Willer-sur-Thur (Haut-Rhin), aux confins des Vosges alsaciennes.

    En ce lundi de mai ensoleillé sur le versant alsacien du massif des Vosges, plusieurs dizaines de vaches au pelage marron pour la plupart grimpent à travers la forêt, en n’oubliant pas de s’échapper quelques instants pour aller boire dans un ruisseau en contrebas.

    Ce déplacement des bêtes vers les alpages, à proximité des fermes-auberges des Vosges, au mois de mai, avant la désalpe en novembre, est souvent festive.

    Amis, familles, locaux et même curieux venus de loin font le déplacement pour découvrir cette tradition, où les bergers sont coiffés d’un bonnet de laine noir à pompon et d’une chemise blanche, comme les marcaires de l’époque.

    D’autres ressortent parfois les habits d’antan, pour le plaisir des curieux venus redécouvrir cette expérience unique, désormais inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco.

    Stéphane Luttringer, dont la famille est propriétaire de la ferme-auberge du Freundstein sur les hauteurs de Willer-sur-Thur depuis les années 1950, pratiquait, depuis 2011, la transhumance en grands groupes, avec « 200 à 300 personnes ». « C’est de l’émotion, tous ces gens qui nous suivent. Certains venaient parfois de très loin, changeaient de région pour venir ».

    Il a choisi cette année de la vivre dans l’intimité, avec une quarantaine de personnes. « Moins de stress » pour servir le repas le soir à plusieurs tablées, « plus de plaisir » pour l’éleveur.

    « Ca fait de l’ambiance »

    Quelques curieux sont toutefois venus voir les laitières faire une pause dans une ferme-auberge à mi-parcours, tout en redécouvrant des photos d’une édition qui a marqué les esprits de tous, quand en 2019, le déplacement du troupeau avait débuté par un peu de pluie pour finir sous la neige.

    Une autre année, la vingtaine de vaches avait décidé de rentrer une semaine avant la date prévue de désalpe, en raison de conditions météorologiques compliquées et du froid: elles ont donc trouvé le chemin seules vers la ferme familiale. « C’était compliqué, car après la transhumance, on doit vite les traire, et là on n’avait pas encore redescendu tout le matériel », se souvient M. Luttringer.

    La transhumance a été inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco en décembre, dans le cadre d’une candidature portée par la France et neuf autres pays européens comme l’Autriche, l’Italie, ou encore la Grèce et la Roumanie.

    « Pratique ancestrale, la transhumance découle d’une connaissance approfondie de l’environnement et implique des pratiques sociales et des rituels relatifs aux soins, à l’élevage et au dressage des animaux ainsi qu’à la gestion des ressources naturelles », rappelle l’Unesco sur son site internet.

    Elle avait disparu au XIXe siècle dans les Vosges, où les agriculteurs mettaient en pension leur troupeau chez des marcaires durant l’été pour fabriquer le munster, explique à l’AFP Michel Meyer, un retraité présenté comme « mémoire vivante » de Willer-sur-Thur, venu voir la transhumance dans une ferme-auberge à mi-parcours.

    « Ca fait de l’ambiance depuis une vingtaine d’années » dans la région. Lui-même, à l’époque, emmenait se balader les vaches « de 08h00 à 16h00 tous les jours », se souvient-il.

    En 2020, plus d’une cinquantaine d’éleveurs pratiquaient la transhumance dans le massif.

    Cloches

    Au-delà de conduire le bétail en altitude, toute une préparation est de mise: dès 09H00 du matin, Stéphane Luttringer devait faire briller les cloches joliment décorées et posées sur les vaches spécialement pour l’occasion. Elles tintent gaiement tout au long du parcours, d’environ 5 kilomètres et 500 mètres de dénivelé positif.

    « Les animaux en profitent aussi », souligne M. Luttringer. « Ils ont des conditions qui sont meilleures. Et le confort des animaux, c’est important aussi. »

    En arrivant à 925 mètres d’altitude, les vaches retrouvent toutes leur place dans l’étable, quasiment automatiquement. Seul le taureau, un peu excité de bon matin, a été monté en bétaillère, ainsi que quelques veaux trop jeunes pour faire le déplacement.

    La production de fromage se fera elle directement à la ferme-auberge, dans son atelier de transformation et d’affinage.

    Plusieurs associations, comme celle des sonneurs de cloche des hautes-chaumes, ou encore les joueurs de cor des Alpes, sont aussi souvent de la partie.

    Article publié avec l’aimable autorisation du GoodPlanet Mag’. Article source ici. ©Vue aérienne de vaches en pleine transhumance, le 13 mai 2024 à Willer-sur-Thur, dans le nord-est de la France © AFP Jean-Christophe Verhaegen