Catégorie : Afrique

  • Ibtissem et Amira, pionnières de la culture bio en Algérie

    Ibtissem et Amira, pionnières de la culture bio en Algérie

    Affairées dans leurs champs, Ibtissem Mahtout et Amira Messous examinent leur récente récolte de fraises, tomates et oignons dans leur ferme écologique, un projet peu commun en Algérie dans un milieu agricole encore très masculin.

     

    « Dès que je suis sur le terrain, je suis heureuse. Du matin au soir, on est là. Pour moi c’est le plus beau métier au monde », lance fièrement à l’AFP Amira Messous, 28 ans, une botte de betteraves fraîchement sorties de terre à la main dans l’exploitation créée il y a quatre ans à Douaouda, à 30 km à l’ouest d’Alger.

    Après un master en biodiversité et écologie végétale obtenu à l’Université des sciences et de technologie Houari Boumediene, les deux amies ont quitté Alger pour revenir à la terre et se lancer dans une agriculture respectueuse des cycles naturels, sans recours aux pesticides.

    Selon le quotidien algérien Horizons, seules 4% des inscrits à la Chambre d’agriculture de la préfecture de Tipaza (à laquelle est rattaché la ferme bio) étaient des femmes en octobre 2023.

    Au départ, « le fait de devoir s’intégrer (à un milieu d’hommes, ndlr), ça faisait un peu peur », confie Amira Messous. Mais « les agriculteurs sont contents de voir des femmes éduquées sur le terrain, ils prennent le temps de nous expliquer, ça valorise leur travail », estime-t-elle aujourd’hui.

    « On a commencé avec un petit budget, 60.000 dinars algériens (environ 410 euros), juste pour acheter notre outillage de base », explique la cultivatrice, formée par le collectif Torba, une association qui défend une agriculture écologique. « On a appris à planter, à semer, à travailler le sol », raconte Ibtissem Mahtout, 29 ans.

    Aujourd’hui, les deux associées emploient un ouvrier agricole à plein temps et jusqu’à huit saisonniers en période de récolte, sur leurs 1.300 mètres carré.

    Vente sur Instagram

    Leur succès repose aussi sur une stratégie commerciale innovante qui mêle réseaux sociaux et proximité avec le consommateur.

    Toutes les semaines, elles présentent, sur leur compte Instagram, leur panier de fruits et légumes que les clients intéressés peuvent réserver via Whatsapp, puis récupérer le vendredi matin — premier jour du weekend en Algérie — dans une ferme pédagogique à Zeralda, à quelques kilomètres de leurs champs.

    « De temps en temps, on veut manger quelque chose de sain. Et en plus, quand j’ai découvert les ventes pour les abonnés, j’ai trouvé ces filles très sympas, je voulais les encourager », témoigne à l’AFP Fatma Zohra, une retraitée de 72 ans, cliente fidèle.

    Chaque semaine, les deux exploitantes vendent entre 10 et 30 paniers dont la composition suit les saisons, souvent plus variée durant les beaux jours qu’en automne ou hiver.

    Au-delà du marché paysan du vendredi, où d’autres producteurs viennent aussi proposer leurs produits, la ferme pédagogique est également un espace de rencontre où sont organisés des cours de cuisine, des activités artistiques et des visites pour enfants.

    Article publié avec l’aimable autorisation du GoodPlanet Mag’. Article source ici. ©Amira Messous et Ibtissem Mahtout dans leur ferme à Douaouda, à une trentaine de kilomètres à l’ouest de la capitale algérienne, le 30 mai 2024 © AFP
  • Ruto : « l’Afrique peut aider à « décarboner » l’économie mondiale »

    Ruto : « l’Afrique peut aider à « décarboner » l’économie mondiale »

    L’Afrique peut aider à « décarboner » l’économie mondiale si les pays développés investissent sérieusement pour « libérer » son « potentiel » en la matière, a affirmé mercredi le président kényan William Ruto dans un entretien à l’AFP.

    Venu à Séoul cette semaine pour un sommet Afrique-Corée du Sud, où cette dernière s’est engagée à verser une aide et un soutien à l’investissement de 24 milliards de dollars pour l’Afrique, M. Ruto a appelé les pays riches à faire davantage pour la transition vers l’énergie propre sur le continent, du transfert de technologie au financement.

    « Nous voyons les effets des changements climatiques partout », a-t-il dit à l’AFP, en citant l’exemple du Kenya qui a connu récemment la sécheresse extrême et les inondations dévastatrices.

    L’Afrique veut « faire partie de la solution », ajoute-t-il, en déplorant que le continent soit mis à l’écart des efforts sur le climat, une allusion à des investissements récents dans le domaine l’énergie renouvelable, dont seulement une part infime a été dirigée vers l’Afrique.

    « Utiliser nos atouts »

    « Nous avons besoin d’investissements plus importants sur le continent africain pour libérer le potentiel africain, qui peuvent ne pas bénéficier qu’à l’Afrique seule », souligne-t-il.

    « Nous pouvons utiliser les atouts que nous avons en énergie renouvelable, nos ressources minérales, notre capital humain sur le continent, pour décarboner, pas seulement notre production et notre consommation, mais aussi la production et la consommation mondiale ».

    Cela demande « une architecture financière internationale qui donne aux pays qui souffrent le plus et qui pourtant ont contribué le moins, les meilleures chances de résister, de s’adapter », poursuit-il.

    « C’est pourquoi nous avons incité l’architecture financière internationale à plus d’agilité, plus de flexibilité, et à fournir des ressources pour les pays en développement, en particulier l’Afrique… Car pour le moment, nous payons cinq, six ou sept fois plus que d’autres pays » dans d’autres régions, a estimé le président.

    L’aide annoncée cette semaine par Séoul vise à donner davantage de moyens au pays africains pour s’adapter aux changements climatiques et en gérer les effets.

    En 2009, les pays développés ont promis de mobiliser quelque 100 milliards de dollars par an jusqu’en 2020 pour aider les Etats pauvres à investir dans l’énergie propre et faire face aux effets du réchauffement climatique.

    Ils ont atteint cet objectif pour la première fois en 2022, a assuré l’OCDE la semaine dernière.

    Mais si ces 100 milliards de dollars sont « un pas dans la bonne direction », il en faudra davantage, souligne M. Ruto.

    Les experts estiment bien supérieurs à 100 milliards de dollars les besoins des pays en développement pour développer l’énergie renouvelable et prendre des mesures d’adaptation telles que des défenses côtières contre la montée du niveau des mers.

    Selon une estimation de l’ONU, ces pays (hors Chine) vont avoir besoin de 2.400 milliards de dollars par an pour remplir leurs objectifs et besoins en matière de climat.

     « Equité »

    Le financement de la politique climatique est un sujet épineux dans les discussions annuelles aux Nations unies et les négociateurs se sont employés cette année à essayer de revoir à la hausse l’objectif des 100 milliards de dollars.

    L’Azerbaïdjan, pays pétrolier et hôte de la COP29 cette année, en a fait une priorité et espère obtenir un accord ambitieux pendant le sommet en novembre.

    Plus tôt cette année, le Kenya a été touché par des pluies torrentielles, amplifiées par le phénomène El Niño, qui ont tué environ 300 personnes dans des inondations depuis mars, selon le gouvernement.

    M. Ruto a affirmé que son administration travaillait à tous les niveaux pour rendre le pays plus résistant aux phénomènes météorologiques extrêmes.

    « Nous portons de 10 à 30% de couverture forestière », a-t-il dit à l’AFP, ajoutant que le pays allait planter 15 milliards d’arbres.

    Les forêts kényanes sont essentielles dans les marchés en croissance du carbone en Afrique, le pays concentrant selon lui quelque 25% de ces échanges.

    « C’est toute une série d’écosystèmes, de prairies, de forêts, nos parc nationaux… », énumère M. Ruto. L’idée est de promouvoir les communautés qui « abritent les prairies, les forêts », souligne-t-il.

    « C’est espace très nouveau », a estimé M. Ruto, en appelant à la mise en place d’un mécanisme de réglementation mondial pour « faire en sorte qu’il y ait de l’équité et pas d’exploitation ».

    Article publié avec l’aimable autorisation du GoodPlanet Mag’. Article source ici. ©Le président kényan William Ruto lors d’un entretien avec l’AFP à Séoul, en Corée du Sud, le 5 juin 2024 © AFP Jung Yeon-je
  • Les forêts : réserve nourricière face aux aléas climatiques

    Les forêts : réserve nourricière face aux aléas climatiques

    On ne compte plus les bienfaits des forêts : barrière contre l’érosion des sols, réserve de biodiversité, puits de carbone… À cette liste doit également être ajouté un bénéfice plus méconnu : les forêts peuvent en dernier recours nourrir des populations vulnérables, tout particulièrement celles dépendantes du secteur agricole dans les pays du Sud, qui sont très exposées aux sécheresses, inondations ou tempêtes.

    Ces événements météorologiques extrêmes ont un impact direct sur les rendements agricoles, la mortalité du bétail, et la dégradation des écosystèmes. Face à ces nombreux risques, les populations rurales mettent en place un grand nombre de stratégies d’adaptation de court ou moyen terme, comme le recours au crédit, la migration et la diversification des cultures.

    Fruits, racines, champignons, chasse…

    Parmi ces stratégies, les forêts peuvent également faire office de filet de sécurité important. Car les forêts tropicales sont riches en produits susceptibles d’être collectés, afin d’être vendus sur les marchés locaux ou consommés directement : fruits, racines, plantes médicinales, champignons, produits de la chasse… Les possibilités de collecte sont importantes et peu corrélées aux rendements agricoles. Ainsi, un ménage dont la production agricole chute à cause d’une sécheresse pourra toujours se procurer des produits forestiers.

    Cette activité a également le grand bénéfice d’être accessible à la majorité des ménages, même les plus démunis, car elle nécessite peu d’investissement et ne requiert pas de compétence particulière. Ainsi la collecte de produits forestiers est souvent décrite comme une option de dernier recours, pour les ménages ayant peu ou pas d’accès aux marchés de l’assurance et du crédit, et peu d’alternatives de gestion du risque agricole (manque d’opportunités de travail en dehors du secteur agricole, freins aux migrations…).

    Au Malawi, des agriculteur attendent la pluie qui permettra d’irriguer leurs cultures. Julian Lott

    350 millions de personnes dont la subsistance dépend des forêts

    Au total, la Banque Mondiale estime que 350 millions de personnes dans le monde dépendent des forêts pour leur subsistance. Cependant, si cette collecte de produits forestiers peut s’avérer un bon filet de sécurité face au risque agricole, cette activité demeure trop peu productive et rentable pour devenir l’activité principale des ménages agricoles, au risque de les piéger dans un état de pauvreté permanente.

    En outre, la capacité des forêts à fournir un filet de sécurité efficace dépend du niveau de pression qui s’exerce sur les ressources forestières. Une exploitation excessive des produits forestiers pourrait compromettre ce rôle des forêts, voire engendrer une dégradation des ressources.

    La compilation de diverses données

    Pour évaluer l’efficacité de ce filet de sécurité que peuvent être les forêts, un article récent de Jessica Meyer analyse comment l’alimentation des ménages évolue lorsqu’un choc météorologique survient, et dans quelle mesure la présence des forêts permet de tempérer ce choc. Pour ce faire, l’analyse se base sur le cas du Malawi et combine trois ensembles de données :

    Le cas du Malawi se révèle particulièrement pertinent pour examiner le rôle des forêts en tant que filet de sécurité face aux aléas météorologiques. Avec 80 % de sa population qui dépend de l’agriculture pluviale, le secteur agricole du pays, et son économie en général, sont fortement vulnérables face aux épisodes météorologiques extrêmes, tels que les sécheresses, les précipitations intenses et les inondations, qui deviennent de plus en plus fréquents.

    Le Malawi : un cas particulièrement probant

    Durant la période 2015-2016, le Malawi a été touché par une inondation, suivie d’une sécheresse, entraînant des pertes cumulées estimées à 700 millions de dollars selon la Banque Mondiale. En 2019, le Malawi a subi de graves inondations après le passage du cyclone Idai, et en 2023, le cyclone Freddy a provoqué des pluies torrentielles et des inondations importantes à travers le pays.

    Cette vue aérienne montre la trajectoire des coulées de boue provoquées par le cyclone Freddy dans le district de Mulanje, au Malawi, le 18 mars 2023, à la frontière orientale du pays avec le Mozambique. Le cyclone Freddy, a causé plus de 1000 morts au Malawi et touché plus d’un demi-million de personnes. Jack Mcbrams/AFP

    De plus, le Malawi est l’un des pays les plus pauvres au monde. Selon le FMI, 50,7 % des habitants vivent en dessous du seuil de pauvreté, et 25 % des Malawites sont caractérisés d’extrêmement pauvres. Il est également l’un des pays les plus touchés par l’insécurité alimentaire, se classant au 91ème rang sur 113 selon l’indice mondial de la sécurité alimentaire en 2022 et avec près de 18 % de la population souffrant de sous-nutrition.

    Dans ce contexte de vulnérabilité climatique et économique couplé à une grande insécurité alimentaire, l’exploitation des produits forestiers peut donc s’avérer cruciale pour réduire l’exposition et la sensibilité aux risques des communautés agricoles au Malawi. Les forêts de type Miombo, qui s’étendent sur une grande partie de l’Afrique centrale et australe, renferment de surcroît une diversité de ressources telles que des fruits, des champignons, du miel, des chenilles, etc., qui peuvent offrir un filet de sécurité efficace en cas de choc.

    Au Malawi, dans de nombreuses zones, l’accès aux forêts et l’utilisation des produits forestiers sont régis par le droit coutumier et les pratiques traditionnelles. Il est aussi important de souligner que les forêts ont la capacité de contribuer directement à l’atténuation des épisodes de sécheresse et d’inondation de par leur influence sur le climat.

    Chocs climatiques et perte d’alimentation diversifiée

    Les résultats de l’analyse ont pu montrer que les ménages qui subissent des chocs météorologiques ont une alimentation moins diversifiée : les sécheresses et excès de pluie ont des impacts négatifs sur leurs activités agricoles, ce qui réduit leurs moyens de subsistance et contraint donc la qualité de leur alimentation. Cependant, la présence de forêts à proximité tend à limiter la portée négative de ces chocs sur l’alimentation, en particulier quand il s’agit de sécheresses.

    Face aux chocs climatiques, certains ménages demeurent cependant mieux lotis que d’autres : ceux qui possèdent du bétail peuvent reconstituer en partie leur revenu grâce à la vente de produits issus de l’élevage. Pour ces ménages, le recours aux ressources forestières est ainsi moins nécessaire.

    D’autres options de gestion du risque sont également étudiées, comme la possession de biens durables (qui peuvent aussi être revendus en cas de pertes de revenus) ou le ganyu, c’est-à-dire la possibilité de travailler ponctuellement dans les champs voisins. Ici, les résultats sont moins contrastés : la présence de forêts permet de réduire l’impact négatif des chocs météorologiques sur l’alimentation, que les ménages soient en possession ou non de biens durables, qu’ils puissent avoir ou non recours au ganyu.

    Des forêts nourricières mais menacées

    Au total, ce travail montre l’importance des ressources forestières pour les populations rurales, en particulier dans un contexte climatique où les événements météorologiques extrêmes deviennent de plus en plus prégnants. Ainsi la préservation des forêts est nécessaire non seulement d’un point de vue global, pour la conservation du carbone et la conservation des écosystèmes et de la biodiversité, mais elle est aussi essentielle pour la résilience des populations du sud.

    Les forêts au Malawi sont cependant soumises à d’importantes pressions. En 1990, la surface forestière du pays représentait 37,1 % de son territoire, alors qu’en 2020, ce chiffre était descendu à 23,8 %. La perte du couvert forestier au Malawi peut principalement être attribuée à l’expansion agricole et à la surutilisation de la biomasse, comme le bois, le charbon et les résidus agricoles utilisés notamment pour la cuisson et le chauffage. Réussir à combiner la préservation des ressources forestières tout en permettant un accès aux populations les plus vulnérables représente donc un enjeu majeur pour le pays.

    Philippe Delacote a reçu des financements de la Chaire Economie du Climat. Jessica Meyer et Julie Lochard ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
  • La Grande muraille verte : une meilleure qualité de vie dans le Sahel ?

    La Grande muraille verte : une meilleure qualité de vie dans le Sahel ?

    Au cours des dernières décennies, des millions d’habitants ont dû quitter leurs terres arides et semi-arides d’Afrique Sub-Saharienne pour se mettre en quête de sols plus fertiles. Les catastrophes naturelles et les conflits internes aggravent aujourd’hui une insécurité alimentaire déjà aiguë dans certaines zones rurales.

    Au Nigeria, les inondations du mois de novembre 2022 ont par exemple généré plus de 1,5 million de déplacés en l’espace de quelques semaines seulement. Dans la bande sahélienne s’opère une extension des terres cultivées, menant à une grande pression sur les terres arables depuis les années 1970.

    Cette extension des cultures, ainsi que l’absence de jachères, engendre une érosion de couches superficielles des sols qui tend à réduire leur fertilité et donc les rendements agricoles.

    Expansion des terres cultivées au Sahel. USGS, CC BY-NC-ND

    C’est pour contrer cette tendance, désignée comme « désertification » – au risque de généraliser des évolutions parfois limitées à certaines zones et d’origine plus anthropique que climatique – que les dirigeants africains se sont accordés à créer une immense bande de verdure visant à lutter contre la désertification et la dégradation des sols.

    Appelée « Grande muraille verte » (GMV), le projet a été lancé en 2007 dans le but de planter une ceinture d’arbres et d’arbustes de 15 km de large qui s’étendrait de la côte du Sénégal sur l’Atlantique à Djibouti sur la Corne de l’Afrique. Ces nouveaux écrins de verdure devaient ainsi générer des emplois saisonniers et favoriser les rendements et la biodiversité.

    Des débuts poussifs

    La GMV a vu le jour il y a désormais plus de 15 ans. En 2020, une évaluation réalisée par des experts indépendants mandatés par les Nations unies indiquait que l’objectif de restauration (de 100 millions d’hectares) n’avait été atteint qu’à hauteur de 4 %. Elle atteindrait 20 % de ces objectifs selon les estimations les plus optimistes, probablement largement fondées sur des déclarations des récipiendaires de l’aide et non sur des estimations fiables.

    Le projet a alors tenté de renouer avec l’élan de ses débuts en bénéficiant d’une couverture médiatique importante lors du One Planet Summit de janvier 2021. Pas moins de 11 milliards d’euros de financement supplémentaire ont ainsi été promis par des banques de développements et des bailleurs de fonds bilatéraux (dont la France pour 600 millions via l’AFD) afin de poursuivre l’effort de reboisement. Ces promesses des bailleurs sont souvent en décalage avec les besoins du terrain et ne cherchent pas à améliorer la qualité de la mise en œuvre pourtant plus complexe qu’elle n’y paraît, au risque de passer pour une opération de communication.

    Une évaluation complexe

    Malgré cette seconde chance, la dernière édition du Global Land Outlook de la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification, publiée en mai 2022, ne révèle pas davantage d’amélioration.

    L’exercice de suivi est également rendu compliqué par la multiplicité des donateurs et parties prenantes impliqués dans l’initiative. L’instauration récente de l’Accélérateur de la GMV devrait contribuer à mieux évaluer les progrès de reboisement réalisés par rapport aux objectifs et surmonter les nombreux défis, comme le faible taux de survie des arbres plantés, ou les effets négatifs indésirables.

    Une femme à la frontière du Sahel, au Nigeria. Derick Ceyrac/AFP

    La disponibilité de données sur la localisation des projets de restauration pourrait toutefois permettre une évaluation beaucoup plus fiable, vu la grande quantité de données historiques permises aujourd’hui par les technologies de télédétection (imagerie satellite).

    Des impacts hétérogènes

    Si les évaluations d’impact à grande échelle sont encore limitées par l’accès aux données, les chercheurs peuvent néanmoins bâtir des conclusions sur des expériences très localisées. Les sciences sociales ont notamment un rôle important à jouer dès lors que l’impact de ces projets ne se mesure pas qu’en couverture forestière ou indice de biodiversité, mais également en qualité de vie humaine.

    Projets de haies et verger communautaire au nord du Nigeria. Google Earth

    Au Nigeria, il serait par exemple tentant de conclure que le programme est une réussite si on le mesure à la quantité de plantes produites (environ 7 millions), de vergers (plus de 300 hectares) ou de haies (plus de 700km) crées. Ici, la simple comparaison d’une zone avant et après la mise en œuvre d’un verger, illustre bien ce constat.

    Il est tout aussi indispensable de s’assurer que ces gains profitent aux catégories de la population les plus vulnérables. Dans certaines zones, les femmes n’ont parfois pas été assez associées aux opportunités économiques portées par la Grande muraille verte et dans d’autres, les administrations locales ont cherché à privatiser les terres restaurées qui auraient pu être détenues par tous les membres de la communauté.

    Une meilleure santé des enfants au Nigeria ?

    Dans une récente étude, nous évaluons la capacité de la GMV à améliorer le bien-être des enfants vivant à proximité des zones nouvellement verdies au Nigeria. L’accès aux données géolocalisées de projets de haies et de vergers communautaires nous a permis d’identifier des enfants ayant pu bénéficier des activités de la muraille verte et de les comparer à leurs semblables non exposés à ces projets.

    Les résultats suggèrent que les enfants vivant à moins de 20km des projets ont tendance à être plus grands : ce résultat est très robuste statistiquement dans le cas des vergers communautaires.

    Résultats des auteurs dont l’étude est disponible à ce lien.

    Si cette amélioration de la santé peut s’expliquer par la restauration de services écosystémiques, elle peut aussi être liée à la progression de l’emploi sur le court terme, qui soutient la demande et l’activité locale (marchés).

    Les données disponibles ne suffisent pas en l’état à effectuer un diagnostic rigoureux du marché de l’emploi dans les zones exposées au programme, ni de bien apprécier les services écosystémiques rendus par les espaces arborés. Seule l’analyse de la diversité du régime de ces enfants, augmentée dans le cas des vergers communautaires, nous laisser penser que des effets directs existeraient.

    Réconciliation des approches

    Selon une étude récente sur la rentabilité de la restauration environnementale, 1 dollar investi dans de tels programmes bénéficierait déjà aux populations riveraines à hauteur de 2,4 dollars au Nigeria contre 1,2 dans l’ensemble du Sahel. Elle ne prend pourtant pas en compte les effets indirects, comme l’amélioration de l’alimentation des enfants en bas âge.

    Bien que les mécanismes à l’œuvre soient encore à documenter, ces résultats précisent le débat sur l’intérêt de ce programme, la GMV étant notamment critiquée pour son incapacité à impliquer les populations rurales environnantes et à apporter un réel soutien aux populations vulnérables. Les objectifs initiaux de reboisement et de stockage du carbone, suggérés par les bailleurs, pourraient être finalement en décalage avec les besoins locaux.

    En se détournant de l’idée initiale de reboisement exogène pour évoluer vers une mosaïque d’interventions adaptées aux contextes locaux, la Grande muraille verte tend à réconcilier les approches. La restauration de milliers d’hectares de couvert arboré offre aux populations locales un éventail d’opportunités économiques plus diversifiées et plus productives. Reste à surveiller si ces activités porteront leurs fruits sur le long terme, considérant le défi de la survie des essences choisies.


    Pauline Castaing, qui travaille à la Banque mondiale, a contribué à la rédaction de cet article.The Conversation
    Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.
    Photo ouverture©Un homme marche sur le site de la Grande Muraille Verte à Simiri, le 13 novembre 2021. La partie nigérienne du projet est principalement constituée d’Acacia (gomme blanche) et de Bauhinia, deux espèces très résistantes à la sécheresse et pouvant atteindre douze mètres de haut. Boureima Hama / AFP
  • Mode : des influenceurs éco-responsables se rebellent

    Mode : des influenceurs éco-responsables se rebellent

    TikTok et Instagram, nouveaux vecteurs de promotion d’une mode plus responsable ? Sur ces réseaux, temples de la consommation effrénée, des influenceurs à contre-courant tentent de promouvoir des choix vestimentaires plus respectueux de la planète.

    À commencer par Masego Morgan, tombée de sa chaise quand un géant de la « fast fashion » lui a proposé 1.000 dollars pour un seul post de promotion.

    Non seulement l’influenceuse sud-africaine, aux 10.200 abonnés sur Instagram, ne s’était jamais vu offrir une telle somme pour promouvoir une marque, mais cette dernière représente tout ce qu’elle combat: la surconsommation de vêtements bon marché, nuisibles à la planète et produits par des ouvriers sous-payés.

    Comme d’autres influenceurs internationaux décidés à lutter contre l’armada de publications sponsorisées par les grandes marques sur Instagram, TikTok et YouTube, son credo est simple: acheter, ok! Mais moins. Et mieux si d’occasion ou ultra-durable.

    Une philosophie héritée de son enfance, lorsqu’elle empruntait les vêtements de seconde main de son élégante maman, qui voyait le recyclage comme un « acte révolutionnaire ».

    « Pour moi, il n’y a jamais eu de stigmate lié au fait de porter des vêtements d’occasion », explique-t-elle à l’AFP depuis son domicile du Cap.

    Cette partisane de la « consommation responsable » se démarque des posts de mode habituels en publiant des messages ludiques et non-culpabilisants, regorgeant d’articles colorés, recyclés et faits à la main, qu’elle porte plusieurs fois.

    « Si nous faisons la même chose que les influenceurs mode » qui chaque jour défilent en vidéo avec de nouveaux vêtements, « nous finirons par avoir la même toxicité », estime-t-elle.

    @Photo-ouverture | La styliste Masego Morgan, le 15 décembre 2022 à Simon’s Town, en Afrique du Sud © AFP GIANLUIGI GUERCIA
    Article publié avec l’aimable autorisation de notre partenaire-contributeur, le GoodPlanet Mag’. Article source ici.
  • À la COP27, les pays pauvres fustigent l’inaction

    À la COP27, les pays pauvres fustigent l’inaction

    À deux jours de la fin prévue de la COP27, pays riches et pauvres ont posé leurs pions mardi, exposant les fractures notamment sur la création d’un fonds réclamé par les pays vulnérables pour compenser les « pertes et dommages » déjà subis face aux impacts du réchauffement.

    « Des progrès ont été faits mais certainement encore plus reste à faire si nous voulons parvenir à une conclusion solide qui sera un moteur pour une action climatique ambitieuse et inclusive », a résumé lundi soir le président de cette 27e conférence de l’ONU sur le climat Sameh Choukri.
    La première ébauche de déclaration finale publiée dans la nuit de lundi à mardi n’est qu’une liste à puces, avec toutefois la réaffirmation en quelques mots de certains principes disputés comme « l’urgence d’agir pour que l’objectif de +1,5°C reste du domaine du possible ». L’accord de Paris de 2015 vise à limiter le réchauffement nettement en dessous de +2°C par rapport à l’ère pré-industrielle, si possible +1,5°C. Alors que chaque dixième de degré entraîne une multiplication des catastrophes climatiques, les signataires de l’accord s’étaient engagés l’an dernier à la COP26 à « maintenir en vie » l’objectif le plus ambitieux. Mais selon des observateurs, l’Arabie saoudite et la Chine ont fait savoir leur réticence, déjà exprimée par le passé, à voir à nouveau cette référence dans le texte final, alors que le monde se dirige vers un réchauffement catastrophique de 2,8°C.

     « Mauvais côté de l’Histoire »

    Autre point crucial au coeur des négociations, la revendication des pays en développement de la création d’un mécanisme dédié pour financer les « pertes et dommages » déjà subis en raison des impacts du réchauffement. Le groupe G77+Chine, qui représente plus de 130 pays émergents et pauvres, a présenté mardi son plan pour la création dès cette COP27 d’un « fonds pour aider les pays en développement à couvrir les coûts pour faire face aux pertes et dommages non économiques et économiques ».
    « Les nations riches et industrialisées, en particulier les Etats-Unis et l’UE, peuvent décider de les rejoindre ou continuer à être du mauvais côté de l’Histoire, alors que des millions de personnes souffrent », a commenté Harjeet Singh, du réseau d’ONG Climate Action Network.
    Mais l’UE, réticente, a de son côté souligné sa préférence pour le « lancement d’un processus » ; tout comme les facilitateurs désignés par la présidence égyptienne de la COP, qui en reflétant les diverses positions tranchées ont évoqué un possible « processus » de poursuite des discussions, possiblement jusqu’en 2024. Les pays du Sud assurent malgré tout être prêts au combat. « Antigua et Barbuda ne partira pas d’ici sans un fonds pour les pertes et préjudices », a martelé Conrod Hunte, négociateur de l’Etat des Caraïbes qui préside l’Alliance des petits Etats insulaires (Aosis). Se succédant à la tribune toute la journée, les pays en développement ont également fustigé le manque d’ambition des pays développés.

     Vies « sacrifiées »

    « L’absence de leadership et d’ambition en matière d’atténuation des émissions de gaz à effet de serre est inquiétante », a lancé le ministre sénégalais de l’Environnement Alioune Ndoye, au nom du groupe des Pays les moins avancés, dénonçant trois décennies « émaillées de déception ». « Lors de combien de COP avons nous réclamé des actions climatiques urgentes ? Combien de plus seront nécessaires ? Combien de vies devrons nous sacrifier », a ajouté le ministre du changement climatique du Belize, Orlando Habet, réclamant des actes du G20 et des « autres gros pollueurs ».
    Nombre de participants à la COP27 à Charm el-Cheikh attendent d’ailleurs de voir la façon dont les dirigeants du G20 réunis à Bali mardi et mercredi prendront en compte la crise climatique et leur ambition à agir, espérant une bonne nouvelle qui donnerait une coup de pouce aux négociations en Egypte. L’UE de son côté s’est engagée à réhausser ses engagements. « Ne laissez personne vous dire, ici ou ailleurs, que l’UE fait machine arrière. Ne les laissez pas vous dire que l’invasion de l’Ukraine par la Russie est en train de tuer le Pacte vert européen et que nous sommes dans une ruée vers le gaz », a déclaré le vice-président de la Commission européenne Frans Timmermans. Il a ainsi annoncé que, grâce à l’adoption de plusieurs législations dans les dernières semaines, « l’UE est prête à mettre à jour ses engagements ». Pour réduire les émissions nettes d’au moins 57% d’ici 2030 par rapport à 1990, contre au moins 55% actuellement. Tout comme l’annonce de la Turquie d’un relèvement de ses ambitions, le discours de l’UE a été accueilli froidement par les militants pour le climat. « L’urgence climatique dans laquelle nous nous trouvons ne mérite pas des miettes de la part de l’UE », a critiqué Chiara Martinelli du Climate Action Network Europe.
    Article publié avec l’aimable autorisation de notre partenaire-contributeur, le GoodPlanetMag’. Article source ici.
    Photo ouverture©Le ministre sénégalais de l’Environnement, Alioune Ndoye, à la tribune de la COP27 à Charm el-Cheikh en Egypte, le 15 novembre 2022 delivers a speech at the Sharm el-Sheikh International Convention Centre, in Egypt’s Red Sea resort city of the same name, during the COP27 climate conference on November 15, 2022. © AFP AHMAD GHARABLI
  • COP27 : Nisreen Elsaim plaide pour le climat et la démocratie

    COP27 : Nisreen Elsaim plaide pour le climat et la démocratie

    À la COP27, la jeune militante soudanaise Nisreen Elsaim portera deux causes: la démocratie et la protection de l’environnement, indissociables selon elle, tout particulièrement dans son pays déchiré par les crises et rendu plus vulnérable encore par le réchauffement climatique.

    Cheffe des jeunes conseillers climat du secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres, cette diplômée en physique et en énergies renouvelables de 27 ans est devenue une figure incontournable de la jeunesse africaine. En dix ans de militantisme, Nisreen Elsaim a déjà vu les effets du changement climatique. « On a constaté une hausse sensible de la température », affirme-t-elle dans un entretien avec l’AFP. « Il n’y a plus d’hiver » au Soudan, où règne une chaleur étouffante pendant la majeure partie de l’année et où des pluies diluviennes ont de nouveau fait près de 150 morts cette année, s’alarme-t-elle. Donc, répète-t-elle inlassablement, « le changement climatique doit devenir une priorité au Soudan », l’un des pays les plus pauvres au monde, déchiré depuis des décennies par la violence. Trop souvent, dit-elle, les effets dévastateurs du réchauffement de la planète sont ignorés. Pourtant, ils alimentent les nombreuses « crises qui secouent le Soudan ». Dans un pays où les armes sont nombreuses, les conflits tribaux pour le bétail ou l’accès à l’eau et aux pâturages font chaque année des centaines de morts.

    « Premier » conflit climatique

    « Ces conflits naissent de la raréfaction des ressources », explique la jeune femme, son voile négligemment jeté sur les cheveux, à la mode soudanaise. « Et la raison de cette raréfaction, c’est le changement climatique ».
    Ce fut déjà le cas au Darfour, une région de l’ouest du pays ravagée par une guerre civile lancée en 2003 sous la dictature d’Omar el-Béchir qui n’a pas hésité, selon les défenseurs des droits humains, à pratiquer la politique de la terre brûlée, violant, tuant, pillant et incendiant les villages, faisant 300.000 morts et plus de deux millions de déplacés. Les observateurs y ont vu le « premier » conflit mondial lié au changement climatique. En 2007, le secrétaire général des Nations unies d’alors, Ban Ki-Moon, notait que ce n’était « pas par accident que la violence au Darfour était survenue pendant la sécheresse ». Depuis, le Soudan a connu de nombreux soubresauts. Notamment, il y a un an, un nouveau coup d’Etat militaire qui a interrompu la transition démocratique lancée en 2019 après la « révolution » ayant renversé Béchir.
    « Je n’ai pas raté une seule manifestation », affirme fièrement la jeune militante qui appelle aujourd’hui au retour des civils au gouvernement.
    Elle continue de dénoncer l’armée dans un pays de nouveau sous sa coupe, où rares sont les espaces d’expression pour la jeunesse alors que 62% de la population a moins de 30 ans.

    « Je coche toutes les cases »

    Mais Nisreen Elsaim a décidé de se faire entendre. A Khartoum, New York ou Paris, en arabe ou en anglais, elle répète le message de sa génération: il faut mettre fin aux conflits et s’occuper sérieusement de sauver la planète.
    « Avec ma formation scientifique, ajoutée au fait que je sois africaine, femme et musulmane, on peut dire que je coche toutes les cases », s’amusait-elle l’an dernier sur Radio Dabanga, voix dissidente en exil.
    Forte de ce statut, elle n’hésite pas à dénoncer les nations développées qui portent la plus grande responsabilité du changement climatique. Mais tout en appelant le Soudan à prendre aussi des décisions drastiques.
    « Nous devons repenser notre agriculture et améliorer notre gestion de l’eau », plaide celle qui veut aussi « arrêter d’avoir recours au charbon, trop souvent utilisé comme source d’énergie au Soudan ».
    A la COP27, la conférence l’ONU sur le climat qui s’ouvrira le 6 novembre en Egypte, un pays voisin du Soudan, elle redira tout cela, même si elle concède que les progrès en matière climatique sont « très modestes ».
    « Ils ne nous sauveront pas », dit-elle. « Mais c’est toujours mieux que rien ».
    Article publié avec l’aimable autorisation du GoodPlanet Mag’. Article source ici.
    Photo ouverture | La Soudanaise Nisreen Elsaim, le 5 octobre 2022 à Khartoum © AFP ASHRAF SHAZLY
  • Tony Rinaudo, l’agronome « faiseur de forêts »

    Tony Rinaudo, l’agronome « faiseur de forêts »

    Agronome de formation, l’Australien Tony Rinaudo travaille depuis 40 ans à la restauration des arbres et des sols en Afrique, notamment au Niger, en Tanzanie et au Ghana. Il y a mis au point une méthode appelée régénération naturelle assistée (Farmer Managed Natural Regeneration en anglais) qui a permis de replanter plus de 200 millions d’arbres sur 5 millions d’hectares tout en permettant la poursuite des activités agricoles.

    Il ne s’agit pas à proprement parler de planter des nouveaux arbres mais plutôt de restaurer et soigner les arbres existants afin que leur présence bénéficie aux cultures. Tony Rinaudo est surnommé « l’homme qui a arrêté le désert » ou encore « The Forest Maker » (le faiseur de forêts), qui est le nom d’un film documentaire qui lui est consacré. Arte diffusera le film en novembre prochain à la télévision et en replay. Il a également reçu en 2018 le Prix Right Livehood, un « prix Nobel alternatif ». Aujourd’hui, Tony Rinaudo agit avec l’ONG Vision du Monde. Nous avons pu le rencontrer lors de son passage dans les locaux parisiens de l’association.

    Avant de parler plus en détails de la régénération naturelle assistée (RNA), il faut aborder le sujet assez mal connu chez nous de la dégradation des sols et de la désertification. Pouvez-vous expliquer de quoi on parle ?

    La dégradation des sols est un sujet très important. On considère que 75 % des terres sont dégradées au niveau mondial. Concrètement, il faut comprendre que pour les personnes qui vivent dans les régions touchées par la dégradation des sols, cela affecte les moyens dont ils disposent pour faire vivre et supporter leur famille. Produire de la nourriture, dégager des revenus et avoir une vie décente devient alors de plus en plus difficile avec un sol moins productif, avec des températures élevées, avec plus d’exposition du sol aux vents et avec le manque d’eau…
    « 75 % des terres sont dégradées au niveau mondial. »
    En outre, la dégradation des sols contribue grandement au changement climatique. S’il n’y a pas de végétation, alors le carbone n’est pas stocké. Si vous retirez de la végétation, le carbone stocké dans la matière organique est relâché dans l’atmosphère. À l’heure actuelle, si 12 millions d’hectares de forêts primaires disparaissent chaque année,  la dégradation des sols est un phénomène dont l’ampleur est plus grande et sur lequel je tente d’attirer l’attention par tous les moyens : interviews, reportages sur le terrain avec les journalistes, articles, ateliers et conférences.

    Comment avez-vous eu l’idée de la régénération naturelle assistée ?

    Au début, au Niger dans les années 1980, nous nous efforcions de faire pousser des arbres en recourant aux méthodes conventionnelles de plantation de nouvelles pousses. Mais, dans ce pays d’Afrique de l’Ouest au climat sec et rude, les gens étaient peu intéressés à cette époque-là par la plantation d’arbres. C’est pourquoi cette approche a échoué. J’étais pourtant convaincu que les gens avaient le droit à une vie digne et qu’ils avaient besoin d’un minimum d’arbres sur leurs terrains et dans leurs paysages.
    « Une des premières choses que nous avons demandée aux gens était de croire dans la valeur des arbres. »
    Tout à basculer lorsque j’ai réalisé que, bien qu’elles ne soient plus visibles, les forêts originelles n’avaient pas totalement disparu. Les arbres avaient certes été coupés, mais les troncs, et parfois même les graines, étaient encore là, dans le sol. Le défi, puisqu’il n’était alors plus technique ou financier, est devenu celui de changer les mentalités et les manières de penser. Une des premières choses que nous avons demandée aux gens était de croire dans la valeur des arbres. Dès lors, nous avons pu commencer à nous attaquer à la question de la dégradation des sols, puis inverser la tendance.

    Quels sont les grands principes de la régénération naturelle assistée ?

    Ils sont en fait très simples à comprendre. Il faut savoir que beaucoup d’arbres ne meurent pas quand on coupe leur tronc, ils ont la capacité de pousser à nouveau à partir de la souche. La régénération naturelle assistée à aider les arbres à repousser en réduisant la compétition entre les pousses afin de permettre à une seule d’entre elle de croître. C’est pourquoi on coupe les pousses et les branches les plus basses au début, cela permet d’orienter l’énergie pour obtenir rapidement un arbre.
    « Beaucoup d’arbres ne meurent pas quand on coupe leur tronc, ils ont la capacité de pousser à nouveau à partir de la souche. »
    Ensuite, il faut gérer les menaces sur ces nouvelles pousses comme la faune errante, les feux, les animaux d’élevage afin que l’arbre fasse ce qu’il doit faire, c’est-à-dire grandir. La technique se montre en fait comparable à la culture de la vigne qui repose sur la sélection des pousses existantes qui donneront les meilleurs raisins avec le maximum de rendement. En Afrique, nous sélectionnons et entretenons les arbres sauvages avec un objectif comme produire du bois de chauffe, protéger du vent ou encore fertiliser le sol.
    « En Afrique, nous sélectionnons et entretenons les arbres sauvages avec un objectif comme produire du bois de chauffe, protéger du vent ou encore fertiliser le sol. »
    Avant (2019)/Après (2022) la mise en place de la RNA à Luhundwa en Tanzanie © Vision du Monde

    Peut-on dire que la régénération naturelle assistée offre un compromis entre agriculture et protection des forêts, notamment en limitant les conflits d’utilisation des terres ?

    En dépit de son nom, on ne peut cependant pas dire que la régénération naturelle assistée se limite à l’agriculture puisque nous l’employons aussi ailleurs pour restaurer les sols, la végétation et la biodiversité. Mais, sur des terres à la base principalement agricoles, nous faisons ainsi la promotion d’une forme d’agroforesterie. Elle mélange les champs ou les prés avec la présence d’arbres. Nous utilisons aussi cette technique dans les pâturages ou pour restaurer des forêts.

    Quelles sont ses bénéfices pour les populations locales ?

    Avant l’adoption de la régénération naturelle assistée, il était impossible pour les paysans de rester dans les régions rurales : ils manquaient de nourriture, les femmes devaient parcourir des kilomètres et aller de plus en plus loin pour chercher du bois, les bêtes étaient affamées en l’absence de végétation au sol pour les nourrir et les enfants ne pouvaient pas aller à l’école car ils devaient aider à la ferme. Quand les arbres se sont régénérés, il y a eu des bénéficies immédiats dans l’agriculture. Un meilleur microclimat est apparu avec des températures moins chaudes, moins de vent et plus d’humidité. Progressivement, le sol, qu’on pensait improductif, s’est mis à produire davantage. Les arbres l’ont fertilisé et les rendements des cultures ont augmenté. Ils ont même doublé. Dans le même temps, les animaux d’élevage ont cessé de souffrir de la faim car ils se nourrissent des fruits et des graines comestibles des arbres. Ils produisent maintenant du lait et de la viande. Les revenus des paysans ont progressé.
    « Le sol, qu’on pensait improductif, s’est mis à produire plus. Les arbres l’ont fertilisé et les rendements des cultures ont augmenté. »
    Au Niger, nous avons initié ce cercle vertueux sur plus de 5 millions d’hectares. Les revenus annuels des ménages ont augmenté de plusieurs milliers de dollars. Le bénéfice annuel de cette productivité naturelle est estimé à 900 millions de dollars par an sur les terres restaurées dans ce pays. La production alimentaire du pays a ainsi augmenté de 500 000 tonnes. Le travail avec les arbres permet à 2,5 millions de personnes de disposer d’assez de nourriture.
    « Un hectare en régénération naturelle assistée stocke une tonne de CO2 par an. »
    Enfin, si on regarde à une autre échelle, ces 200 millions d’arbres plantés sur 5 millions d’hectares jouent un rôle dans l’action climatique. En effet, un hectare en régénération naturelle assistée stocke une tonne de CO2 par an.

    Comment avez-vous convaincu les Nigériens d’adopter cette technique ?

    Au début, c’était difficile parce que les gens pensaient que la présence des arbres sur leur champs était mauvaise pour les récoltes. Il y avait beaucoup de résistance. J’ai donc demandé à 10 volontaires nigériens de bien vouloir essayer avec moi sur une petite parcelle plutôt que sur l’ensemble de la ferme.
    « Les gens pensaient que la présence des arbres sur leur champs était mauvaise pour les récoltes. »
    Je leur ai dit que je pensais que cela valait le coup d’essayer et de voir au bout de 12 mois ce qui marchait ou ne marchait pas puis de décider ce que nous devrions faire pour la suite. Cette année-là, les récoltes ont été meilleures sous les arbres. De plus, les agriculteurs ont aussi constaté que les arbres avaient fertilisé le sol alentour. Ils étaient aussi étonnés de voir qu’ils avaient des fruits sauvages qu’ils n’avaient pas goûté depuis leur enfance. Les femmes avaient moins à marcher pour ramasser du bois. Je leur ai proposé de poursuivre l’expérimentation une année supplémentaire afin de voir si cela se montrait encore bénéfique. C’est ainsi que tout a commencé, depuis j’utilise la même méthode partout où je vais dans le monde.
    « Si vous continuez à emprunter la même voie en détruisant tous les arbres du paysage, à quoi ressemblera le futur de vos enfants ? »
    Une des principales questions que je pose à chaque fois est la suivante : si vous continuez à emprunter la même voie en détruisant tous les arbres du paysage, à quoi ressemblera le futur de vos enfants ? Or, les gens savent que s’ils continuent ainsi, ils vont dans la mauvaise direction et la situation va empirer. Je leur propose alors de tenter l’expérience afin qu’ils tirent eux-mêmes leurs propres conclusions. Je ne leur reproche pas d’avoir coupé les arbres, je veux juste leur prouver que les conserver est meilleur.
    L’impact des arbres sur les cultures © Vision du Monde

    Planter des arbres apparaît souvent comme la méthode la plus simple et visible de préserver l’environnement. La RNA semble plus complexe à expliquer et à mettre en œuvre. Dans ce cas comment faites-vous pour trouver les financements et convaincre les éventuels financeurs ?

    Je dirais surtout que planter des arbres apparaît de prime abord plus sexy. C’est un acte merveilleux, mais au bout de 5 ans que voyez-vous ? Nombreux de ces projets coûtent chers et ne donnent pas des résultats rapidement visibles. Je dirais donc au contraire qu’il est plus aisé de faire de la RNA. La régénération naturelle assistée se montre moins coûteuse que la plantation de nouvelles pousses d’arbres.
    « On a besoin de solutions basées sur la nature. »
    Planter des arbres est devenu un paradigme fort bien ancré, ce qui aboutit au fait que beaucoup de monde pense qu’il s’agit de la seule et unique manière de procéder. Je dois conc convaincre que la RNA est plus efficace, rapide, moins chère et déployable à plus grande échelle en comparaison à des projets de reforestation ou de plantation d’arbres. Enfin, au vu des résultats sur le terrain, la FAO, d’autres organisations des nations unies, les Objectifs de Développement durable, des gouvernements et des ONG, reconnaissent désormais l’intérêt de la RNA.

    Est-ce aussi un moyen de redécouvrir des techniques agricoles traditionnelles ?

    Effectivement, la méthode n’est pas nouvelle. Je n’en suis pas l’inventeur. La RNA peut se voir comme une façon de réenvisager des pratiques agricoles déjà existantes et abandonnées. Les preuves scientifiques démontrent et valident les bénéficies des approches basées sur la nature. Dans les pays en développement, la RNA offre un avantage opérationnel puisque je n’arrive pas avec une nouvelle idée venue d’Occident et je dis aux populations que leurs ancêtres étaient très malins.

    Est-ce que la RNA est aussi une forme de réponse aux conséquences négatives de la « révolution verte », cette modernisation de l’agriculture basée sur les pesticides, les engrais chimiques et la monoculture ?

    En fait, les personnes avec qui je travaille, des fermiers pauvres au Niger, ne sont pas exposés à la révolution verte. Ils n’ont pas besoin de pesticides parce que les arbres sont l’habitat naturel des prédateurs comme les insectes, les lézards, les araignées et les oiseaux, des ravageurs de culture. Les arbres produisent également des fertilisants naturels, une partie de la végétation qu’on restaure est constituée de légumineuses qui ajoutent de la matière organique aux sols. Les arbres remplacent gratuitement ces produits phytosanitaires chimiques et offrent un meilleur microclimat.
    « Les arbres remplacent gratuitement ces produits chimiques. »
    Ensuite, il reste certains experts qui estiment qu’on a besoin d’une nouvelle révolution verte. Les convaincre de la portée de la RNA demeure un défi. Il est pourtant nécessaire de leur faire comprendre qu’on a besoin de solutions basées sur la nature.

    Quel rôle jouent les femmes dans la RNA ?

    Quand les femmes sont impliquées dans les projets, ils réussissent bien mieux. Elles sont les gardiennes des connaissances traditionnelles. Ne pas les inclure dans les projets de RNA serait commettre une grande erreur. Enfin, elles se montrent souvent bien plus enthousiastes que les hommes pour se lancer dans l’aventure.

    Avez-vous un conseil pour celles et ceux qui veulent se lancer dans des projets de RNA ?

    Je recommanderais d’abord de prendre le temps de parler et d’échanger avec les personnes que vous essayez d’aider. Demandez-leur aussi, spécialement aux anciens, ce qu’ils savent déjà à propos des espèces d’arbres présentes sur le territoire, leurs utilisations, pourquoi certains arbres étaient laissés dans les fermes. Poser leur beaucoup de questions, mais sans venir avec vos idées préconçues d’expert. Il faut travailler sur le terrain afin d’apprendre de la forêt, de la nature et des communautés locales. Il ne faut pas succomber à la tentation très occidentale de se reposer sur les connaissances validées par des diplômes. Il faut aller sur place et apprendre aux côtés des populations locales.
    « Il ne faut pas succomber à la tentation très occidentale de se reposer sur les connaissances validées par des diplômes. »

    Quelle est votre plus grande fierté après 40 ans de travail sur la RNA ?

    Je suis fier parce que cela ait fait une différence significative pour l’environnement et surtout pour les gens qui vivent dans ces régions. Le plus grand changement a été de redonner de l’espoir aux personnes affectées par la dégradation des sols. Avant de se lancer dans la RNA, il y avait beaucoup de désespoirs, les gens avaient faim et s’inquiétaient pour l’avenir. Ils ont commencé à travailler avec la nature et cette dernière a commencé à leur répondre en rendant la terre plus productive. Dès lors, les gens ont gagné en confiance et en estime d’eux-mêmes.
    « Ils ont commencé à travailler avec la nature et cette dernière a commencé à leur répondre en rendant la terre plus productive. »

    Avez-vous un dernier mot ?

    Oui, à propos de l’espoir et des jeunes. J’interviens autour du monde. Je vois de nombreux jeunes qui ont perdu l’espoir. Ils pensent qu’il est déjà trop tard pour arrêter le réchauffement climatique, l’érosion de la biodiversité et la dégradation des terres. Je veux leur dire que tant qu’il y a un souffle de vie, nous avons l’espoir de créer un futur meilleur. Ne restez pas assis les bras croisés à ne rien faire ! Faites quelque chose ! Tout ce que vous ferez, même si c’est minime, fera la différence. Propos recueillis par Julien Leprovost
    Cet article est publié avec l’aimable autorisation de notre partenaire-contributeur, le GoodPlanet Mag’. article source ici.
    Imageouverture©Tony Rinaudo, « le faiseur de forêt », explique sa méthode de RNA (régénération naturelle assistée) en Afrique ©Vision du monde
  • Sénégal : mobilisation pour le plus grand gisement forestier 

    Sénégal : mobilisation pour le plus grand gisement forestier 

    Du 7 février au 12 mars 2022, la Dynamique pour une transition agroécologique au Sénégal (DyTAES) – réseau qui fédère l’ensemble des acteurs de l’agroécologie du pays – a entrepris une grande caravane pour rencontrer les agriculteurs et agricultrices du pays.

     

    Après un périple de 25 jours ponctué de multiples étapes, les caravaniers ont atteint les départements de Kolda, Velingara et Tambacounda, situés dans le sud-est du Sénégal, une zone forestière de première importance soumise à de multiples pressions.

    Face à face avec des coupeurs de bois clandestins

    Cette forêt, Oumar Dème la connaît depuis son enfance. Il l’a vue se dégrader d’année en année, sous l’agression des feux de brousse et des machettes. En 2014, lorsqu’il est devenu maire de sa commune, Ndoga Babacar (département de Tambacounda), il a décidé de consacrer son mandat à lutter contre le fléau de la déforestation illégale.

    Un pari particulièrement risqué dans cette zone frontalière du Sénégal, en proie à la pauvreté, à la corruption et à la circulation des trafiquants de tous genres. Avec l’appui des habitants, le nouveau maire a construit un réseau de surveillance communautaire qui lui permet de savoir ce qui se passe dans chaque parcelle forestière de sa commune.

    Un jour d’août 2019, ses informateurs lui ont révélé la présence d’un camp illégal de coupeurs de bois dans une zone reculée, à seulement quelques kilomètres de la frontière gambienne. Il prend alors une décision frappante : se rendre lui-même sur site accompagné de la presse et d’une poignée de militants afin de surprendre les exploitants clandestins !

    Arrivé sur place, le groupe découvre une cinquantaine de jeunes hommes et femmes épuisés, le regard hagard, certains semblant en très mauvaise santé. En face des caméras, le maire sermonne le chef de camp et lui rappelle les règles d’utilisation de la forêt en vigueur dans sa commune.

    Trois années plus tard, en 2022, alors que la nouvelle caravane de la DyTAES sillonne le pays, le constat est amer : à Ndoga Babacar comme dans tout le sud-est du Sénégal, la situation des forêts s’est dégradée.

    Les ouvriers d’un camp illégal de coupe de bois et de charbonnage, dans une zone isolée du Sénégal oriental à la frontière sénégalo-gambienne. Ces jeunes hommes originaires de Guinée forestière vivent avec leur famille dans des conditions précaires, sans accès à l’eau ni aux soins. Raphael Belmin/CIRAD
    Camp illégal de coupe de bois (charbonnière, ouvrier et fagots) dans la forêt aménagée de la commune de Ndoga Babacar (département de Tambacounda) ; en août 2019, Oumar Dème (en bleu), maire de la commune, a organisé une conférence de presse dans ce camp. Raphael Belmin/CIRAD

    Une région forestière menacée par les activités humaines

    La région Sud-Est du Sénégal est pourtant gâtée par la nature. Contrastant drastiquement avec le reste du pays, cette zone subtropicale bénéficie de précipitations abondantes, en moyenne 730 mm/an.

    Ce climat clément permet de maintenir le plus grand gisement forestier du pays. La région est connue pour ses forêts classées, dont le parc national du Niokolo-Koba, inscrit sur la liste des sites du patrimoine mondial de l’Unesco, abritant une faune et flore très riches. Cependant, à travers la fenêtre des voitures, les caravaniers observent le long des routes des tapis de cendres noires et une savanisation galopante. Triste conséquence du charbonnage, des feux de brousse anthropiques, de l’exploitation forestière et de la mise en culture de nouvelles terres.

    Producteur maraîcher dans une zone de front pionnier de Medina Yoro Foulah (département de Kolda). Raphael Belmin/Cirad

    Malgré une volonté politique de protéger les forêts, ces dernières disparaissent à un rythme effréné. Entre 1990 et 2015, les forêts sont passées de 9,3 à 8,2 millions d’hectares au Sénégal, enregistrant une perte moyenne annuelle de 40 000 ha.

    Mactar Diop, préfet du département de Kolda, est conscient du désastre environnemental qui se joue : « la coupe du bois, les défrichements irréguliers pour la production agricole et les feux de brousse anthropiques causent la disparition de beaucoup d’espèces animales et végétales ». Le commerce illicite de bois entre le Sénégal et la Gambie contribue à la disparition progressive d’espèces forestières comme le vène (Pterocarpus erinaceus) et le kapokier (Ceiba pentandra).

    Parcelle forestière après un feu de brousse dans le département de Kolda. Raphael Belmin/CIRAD
    Chaque année, les populations du département de Kolda mettent le feu aux forêts et aux jachères. Le brûlage permet de défricher rapidement les sous-bois et de stimuler la croissance de la biomasse herbacée pour nourrir le bétail. Cette pratique, lorsqu’elle n’est pas bien maîtrisée, peut également tuer les arbres et dégrader les sols. Raphael Belmin/Cirad

    Une agroécologie protectrice des forêts

    Lors de son passage dans le sud-est du Sénégal, la caravane DyTAES a mis en lumière plusieurs initiatives de lutte contre les feux de brousse anthropiques et la coupe abusive des arbres.

    À Kolda, deux communes contiguës (Niaming/Médina Yoro Foulah) se sont coordonnées depuis 2020 pour mettre en défens une parcelle forestière de 20 hectares. Bien que de petite échelle, cette initiative a montré qu’avec un engagement fort des collectivités territoriales, il était possible de mettre un coup d’arrêt rapide à la déforestation.

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    Dans le département de Vélingara, plusieurs comités de gestion des catastrophes naturelles ont été créés avec l’appui de l’ONG World vision. Ces comités organisent un réseau de surveillance et d’alerte contre l’élagage illégal des arbres. Ils implantent également des haies « pares-feux » en privilégiant l’anacardier, une essence qui produit les délicieuses noix de cajou et qui constitue une excellente barrière naturelle contre la propagation des incendies.

    À Tambacounda, l’ONG Enda Pronat fait la promotion à grande échelle de la régénération naturelle assistée, une pratique qui consiste à protéger les jeunes arbres qui apparaissent spontanément (plutôt que de planter de nouveaux arbres).

    Le secrétaire du comité environnemental de veille de la forêt de Niaming/Médina Yoro Foulah, dans le Sud-Est du Sénégal. Raphael Belmin/Cirad, CC BY-NC-ND
    Visite par les caravaniers de la forêt mise en défens de Niaming/Médina Yoro Foulah ; L’anacardier, en plus de produire des noix, permet de construire des haies vives pare-feux. Raphael Belmin/CIRAD ; Malick Djitté/FONGS

    Semer les graines du changement

    Lutter contre la déforestation passe également par une sécurisation et une diversification des moyens d’existence des populations. Dans le sud-est du Sénégal, ces dernières dépendent principalement de l’élevage, de la production de coton, de la riziculture et des cultures d’autosubsistance (niébé, fonio, mil, maïs, etc.).

    Malheureusement, ces spéculations subissent de plein fouet les effets négatifs de la révolution verte. En particulier, le coton est en proie à une utilisation importante et abusive de pesticides parfois non homologués ; une situation rendue possible par le manque d’encadrement des producteurs et la porosité de la frontière sénégalo-gambienne.

    Culture conventionnelle de coton à Koussanar (département de Tambacounda) ; moissonneuses-batteuses utilisées en riziculture intensive à Anambe (département de Velingara) ; Élevage intensif de volailles à Medina Yoro Foulah (département de Kolda). Raphael Belmin/CIRAD

    Lors des étapes sud-est de la caravane, les participants ont rencontré plusieurs initiatives agroécologiques visant à réduire la dépendance des paysans et paysannes vis-à-vis des intrants extérieurs (pesticides, engrais et semences).

    Dans le département de Vélingara, par exemple, la ferme agroécologique Biolopin à Djimini intègre intelligemment l’arboriculture, le maraîchage bio, l’élevage et la production de plantes médicinales. La ferme produit, améliore et diffuse des « semences paysannes » en collaboration avec l’Association sénégalaise des producteurs de semences paysannes (ASPSP).

    Rustiques, résistantes et peu coûteuses, ces semences paysannes offrent une alternative précieuse aux semences distribuées par les compagnies agrosemencières, particulièrement gourmandes en intrants chimiques et dont la productivité diminue à chaque cycle cultural.

    Lamine Biaye, fondateur de Biolopin, rappelle qu’« en agroécologie, il ne faut pas dépendre des semences extérieures […] ; il faut au contraire les produire soi-même pour être autonome. Il y a un grand vent de transition agroécologique à travers le monde, mais il n’y a pas de transition agroécologique sans semences paysannes ».

    Visite d’un « grenier traditionnel amélioré » avec l’appui de Am Be Koun – Solidarité ; Semences et farine de mil ; Lamine Biaye, fondateur de Biolopin, présente sa collection de « semences paysannes ». Raphael Belmin/CIRAD ; Malick Djitté/FONGS

    Dans le département de Tambacounda, les producteurs sont également sur la voie de l’autonomisation semencière. Des banques céréalières villageoises ont été créées par l’ONG CARITAS dans 20 villages, bénéficiant à 1020 producteurs et productrices sur une superficie totale de 213 hectares.

    À Koussanar, l’ONG ActionAid et la Fédération Yakar Niani Wouli ont mis en place une production écologique de semences bénéficiant à 40 femmes issues de 6 villages. À Saré Nopi, l’organisation Am Be Koun-Solidarité (ABK-S) a modernisé le grenier traditionnel « kourou-kourou » afin d’améliorer les conditions de conservation et de préservation des semences.

    Après leur périple de 34 jours à travers le Sénégal, les acteurs de la caravane DyTAES vont se consacrer à la capitalisation des résultats obtenus sur le terrain et à l’ouverture d’un nouveau cycle de dialogue avec le gouvernement sénégalais. Une manière de porter la voix des ruraux du pays et d’alimenter le « plan Sénégal Émergent Vert » en cours d’élaboration.


    Laure Diallo est co-autrice de cet article. Retrouvez tous les articles sur la grande caravane de l’agroécologie au Sénégal en cliquant ici.
    Marie-Liesse Vermeire, Chercheuse en écologie du sol, Cirad et Raphaël Belmin, Chercheur en agronomie, photographe, accueilli à l’Institut sénégalais de recherches agricoles (ISRA, Dakar), Cirad
    Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.
    Dans la partie Sud-Est du Sénégal (ici à Medina Yoro Foulah), les forêts sont menacées par des feux de brousse et la coupe abusive. Les acteurs de la DyTAES se mobilisent pour enrayer la déforestation. Raphael Belmin / Cirad, CC BY-NC-ND
  • Le nénuphar pour restaurer les zones humides au Sénégal

    Le nénuphar pour restaurer les zones humides au Sénégal

    Le nénuphar est une plante phare dans la culture sénégalaise. Il est en effet une denrée alimentaire et un remède dans les zones rurales. Le nénuphar se montre également primordial et profitable pour préserver les zones humides et les oiseaux. Mais la culture du nénuphar est devenue plus difficile, à cause du prix des carburants et de la dégradation des sites le long du fleuve Sénégal.

     

    La FAO présente en vidéo une initiative pour redonner à la culture du nénuphar sa place tout en veillant à la conservation des zones humides au Sénégal. Le Projet RESSOURCE, cofinancé par le Fonds français pour l’environnement mondial et par l’Union européenne par le biais du Programme de gestion durable de la faune sauvage (SWM Programme) a pour objectif de promouvoir le suivi des politiques de conservations, tout en valorisant le savoir traditionnel de la culture du nénuphar. Une initiative de l’Organisation des États d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique.

    Article publié avec l’aimable autorisation du GoodPlanetMag’. Article source ici.