Le défenseur azerbaïdjanais des droits humains et militant du climat Anar Mammadli allait chercher son fils à la crèche quand la police l’a appréhendé sous les yeux des enfants.
Son arrestation n’est qu’un exemple parmi d’autres de la répression qui a cours dans le pays hôte de la conférence climatique COP29 en novembre, au risque, selon les critiques, de décrédibiliser les autorités de l’ex-république soviétique.
Derrière les barreaux depuis son interpellation le 29 avril, Anar Mammadli encourt huit ans de prison pour « contrebande » s’il est reconnu coupable, déclare à l’AFP son collègue Bashir Suleymanli.
Ensemble, ils ont fondé l’organisation Climate of Justice Initiative afin de promouvoir la justice environnementale dans cette nation riche en pétrole et gouvernée d’une main de fer.
L’organisation « a été contrainte de fermer sous la pression du gouvernement avant même d’avoir commencé à sensibiliser l’opinion aux questions environnementales », rapporte M. Suleymanli.
« Nous n’avons aucune plateforme pour nous faire entendre, sans parler du fait que nous ne pourrons pas organiser de manifestations pendant la COP29″, déplore-t-il.
Des organisations de défense des droits humains, dont Amnesty International et Human Rights Watch, ont dénoncé les poursuites engagées contre M. Mammadli sur la base de fausses accusations et exigé sa libération.
Amnesty y voit le signe d’une « répression continue contre les militants de la société civile » avant la COP29.
« Mesures sévères »
A Bakou, les routes sont en cours de réfection et les bâtiments en train d’être repeints: les autorités tiennent à ce que la capitale apparaisse sous son meilleur jour lorsqu’elle accueillera les milliers d’invités étrangers pour la COP du 11 au 22 novembre.
Les groupes internationaux de défense des droits humains, eux, appellent l’ONU et le Conseil de l’Europe à « profiter de la dynamique de la COP29 » pour « mettre fin à la persécution des voix critiques » en Azerbaïdjan.
Selon Kenan Khalilzadé de l’organisation écologique Ecofront à Bakou, les préparatifs de la conférence climatique donnent lieu à « des pressions gouvernementales » accrues sur les militants.
Lui-même affirme avoir été brièvement arrêté l’an dernier durant une manifestation à Soyudlu, un village reculé de l’ouest du pays.
En 2023, la police a tiré des balles en caoutchouc et des lacrymogènes contre des villageois qui manifestaient contre la construction d’un étang censé collecter des déchets toxiques d’une mine d’or voisine.
Plusieurs manifestants ont été arrêtés dans le cadre d’une violente répression et Soyudlu est resté bouclé par la police pendant des semaines.
« La police m’a menacé de mesures sévères si jamais j’essayais de retourner à Soyudlu », confie M. Khalilzadé à l’AFP.
Une enquête conduite par l’Organised Crime and Corruption Reporting Project (OCCRP), un consortium de journalistes d’investigation, a déterminé que la mine, formellement exploitée par la compagnie britannique Anglo Asian Mining, était en fait la propriété des deux filles du président azerbaïdjanais, Ilham Aliev.
Accusations « inacceptables »
Tout signe de dissidence en Azerbaïdjan fait généralement l’objet d’une réponse vigoureuse du pouvoir, vivement critiqué en Occident pour la persécution des opposants politiques et le musèlement des médias.
A 62 ans, Ilham Aliev dirige l’Azerbaïdjan avec une autorité implacable depuis 2003 et la mort de son père, Heydar Aliev, dirigeant communiste de l’ère soviétique et ancien général du KGB.
L’Union pour la liberté des prisonniers politiques d’Azerbaïdjan a publié une liste de 288 prisonnierspolitiques, y compris des responsables politiques de l’opposition, des militants des droits et des journalistes.
Parmi eux, plusieurs reporters d’AbzasMedia et Toplum TV, médias critiques du président Aliev, ainsi que l’avocat anti-corruption Gubad Ibadoglu, maintenu en détention malgré sa santé fragile.
En mai, Human Rights Watch soulignait que la répression en Azerbaïdjan « suscite de graves inquiétudes » quant à la possibilité pour les militants de « participer de manière utile » à la COP29.
De son côté, le ministère des Affaires étrangères azerbaïdjanais rejette des accusations « biaisées et inacceptables » et fustige des « motivations politiques inappropriées ».
Mais, pour Khadija Ismayilova, une journaliste d’investigation qui a passé plusieurs mois derrière les barreaux après avoir révélé des cas de corruption dans la sphère publique, les délégations de la COP29 devraient se pencher sur le bilan de l’Azerbaïdjan en matière de droits humains.
« Les pays qui participent à la COP29 doivent avoir conscience que la société civile est écrasée et opprimée », assure-t-elle.
Le mollet bandé, Paulo Roberto Heineck s’avance en boitant sur une passerelle flottante. Ce pont provisoire a été installé par l’armée pour rompre l’isolement de localités rurales du sud du Brésil frappées par des inondations dévastatrices.
Le maçon de 54 ans qui s’est fait opérer récemment n’a pas le choix: il doit se rendre chez son médecin. « Tout est plus difficile à présent, mais on doit aller de l’avant », soupire ce père de trois enfants.
Emprunter ces passerelles est le seul moyen de relier les localités voisines de Travesseiro et Marques de Souza, après la destruction de ponts emportés par la crue de la Forqueta, une des rivières qui traversent la vallée de Taquari.
Cette région agricole a été l’une des plus touchées par les inondations sans précédent qui ont dévasté l’Etat du Rio Grande do Sul, faisant près de 170 morts et plusieurs dizaines de disparus.
Au moins six ponts ont été détruits dans cette zone située au nord-ouest de la capitale régionale Porto Alegre, empêchant de nombreux habitants de se déplacer en voiture d’une commune à l’autre, pour travailler, aller à l’école ou chez le médecin.
Pour ne pas être totalement coupés du monde, ils doivent emprunter des passerelles flottantes comme en utilisent les militaires en temps de guerre pour traverser des cours d’eau après le bombardement de ponts.
Mais ces passerelles sont aussi essentielles que précaires: à chaque nouvelle intempérie, elles risquent d’être emportées par le courant, obligeant les autorités à en installer de nouvelles.
En file indienne
« Il fallait que la population puisse reprendre ses habitudes le plus vite possible », explique le colonel Rafael Farias, 46 ans. C’est pourquoi l’armée a installé à titre temporaire environ cinq passerelles dans la vallée de Taquari.
Ces ponts métalliques étroits reposent sur des structures flottantes qui ressemblent à des pirogues disposées à quelques mètres l’une de l’autre sur toute la largeur de la rivière.
Pour les emprunter, il faut marcher en file indienne et le port du gilet de sauvetage – distribué par des militaires postés sur chaque rive – est obligatoire.
Juliani Steffer, vendeuse de vêtements de 36 ans, arrive essoufflée sur l’autre rive, après avoir transporté un sac plein de marchandises.
« Les gens ont perdu beaucoup de vêtements. Comme ils ne peuvent pas venir à ma boutique en voiture, je vais chez eux », raconte-t-elle.
Faute d’éclairage, la passerelle doit fermer dès la tombée du jour, ce qui oblige les résidents à rentrer tôt pour ne pas risquer d’être bloqués sur l’autre rive.
Et la traversée est parfois tout bonnement impossible: la passerelle qu’empruntent Paulo Roberto Heineck et Juliani Steffer pour relier Travesseiro à Marques de Souza a dû être retirée deux fois, la dernière mardi, en raison d’un fort courant.
Mobilisation
Un problème similaire a touché deux autres passerelles importantes, installées côte à côte pour relier les localités d’Arroio do Meio et Lajeado, la plus grande ville de la vallée de Taquari, avec ses 90.000 habitants.
Des milliers d’automobilistes avaient pris l’habitude de se garer de part et d’autre pour accéder à la commune voisine à pied.
Mais ces passerelles ont été endommagées le 23 mai par de violentes précipitations. De nouvelles passerelles ont commencé à être installées mercredi, a indiqué l’armée à l’AFP.
En attendant, les habitants ont dû traverser la rivière à bord de bateaux mis à disposition par les militaires et des bénévoles, transportant seulement 25 personnes par voyage.
Les passerelles flottantes « sont fondamentales, car Arroio do Meio ne vit pas sans Lajeado et vice versa », juge Marta Rosani da Silva, balayeuse des rues de 41 ans qui attend de faire la traversée avec son enfant.
Elle espère que les ponts pour les voitures seront bientôt reconstruits. « Avant, on mettait une heure pour se rendre au travail, maintenant cela prend trois heures ».
Le gouvernement fédéral a promis de financer la reconstruction des ponts, mais les habitants sont mobilisés pour obtenir des fonds complémentaires auprès du secteur privé.
Pour le pont de Travesseiro, le coût estimé s’élève à 10 millions de réais (environ 1,8 million d’euros). « Les autorités nous ont promis quatre millions, il en manque encore six », calcule Cristina Lammers, 44 ans, entrepreneuse dans l’agro-alimentaire.
Au nom des océans : le tribunal maritime des Nations Unis a tranché mardi en faveur d’un collectif de petits pays insulaires qui lui demandaient de renforcer les obligations climatique des États signataires de la Convention de l’ONU sur les droit de la Mer.
Dans un avis lu publiquement, la juridiction a estimé que ce traité imposait une « obligation spécifique de prendre toutes les mesures nécessaires pour prévenir, réduire et maîtriser la pollution marine due aux émissions de gaz à effets de serre ».
Les 169 Etats parties à cette convention, qui a créé ce tribunal basé à Hambourg, en Allemagne, devront tout faire pour réduire leurs émissions afin « d’atteindre l’objectif des Accords de Paris de limiter le réchauffement à 1,5 degrés », ont détaillé les juges.
Cette décision du tribunal, consultative et non contraignante, influencera la façon dont les tribunaux nationaux et la justice internationale, interpréteront le traité.
« Victoire historique »
« C’est une victoire historique pour les petites nations insulaires, qui prouvent leur leadership sur ce défi crucial pour l’avenir de l’humanité », s’est félicité dans un communiqué la COMIS, l’alliance qui regroupait les requérants.
Les États insulaires (Antigua-et-Barbuda, Bahamas, Niue, Palaos, Saint-Kitts-et-Nevis, Sainte-Lucie, Saint-Vincent-et-les Grenadines, Tuvalu et Vanuatu), menacés par la montée des eaux, ont saisi cette juridiction pour imposer aux pays pollueurs d’accélérer leur lutte contre le réchauffement climatique.
Leurs dirigeants avaient plaidé leur cause devant les juges en septembre dernier.
« Sans une action rapide et ambitieuse, le changement climatique pourrait empêcher mes enfants et petits-enfants de vivre sur l’île de leurs ancêtres, notre maison », avait déclaré le Premier ministre d’Antigua-et-Barbuda, Alfonso Browne.
Selon le tribunal, les États doivent aussi « protéger et préserver l’environnement marin des impacts du changement climatique et de l’acidification des océans » et « restaurer » les écosystèmes déjà détruits.
Et les mesures doivent se baser sur « les meilleurs connaissances scientifiques », et être appliquées avec une « diligence élevée », en raison des « risques aigus de préjudice grave et irréversible au milieu marin que font peser ces émissions ».
Elles sont totalement indépendantes des promesses que les Etats ont exprimé lors des COP, car le droit international de la Mer comporte des exigences spécifiques, a également précisé le tribunal.
« Pollution marine »
Cette décision inédite analyse sous un nouveau jour la notion de « pollution marine » citée dans la Convention, en y intégrant les gaz à effets de serre.
Signée en 1982, le traité impose en effet aux Etats signataires de « prendre des mesures pour prévenir, réduire et contrôler la pollution du milieu marin, ainsi que protéger et préserver cet environnement ».
Est considérée comme « pollution marine » toute « introduction par l’homme, directement ou indirectement, de substances ou d’énergie dans le milieu marin (…) qui entraîne ou est susceptible d’entraîner des effets délétères », selon ce texte.
Selon cette définition « les émissions de gaz à effets de serre constituent bien une pollution marine », a tranché mardi le tribunal. Ces derniers contribuent au réchauffement et à l’acidification des océans, deux phénomènes détruisant les écosystèmes.
« Pour la première fois, une Cour internationale reconnaît que le destin de deux biens communs, les océans et l’atmosphère, sont liés et mis en danger par la crise climatique », a commenté Nikki Reisch, responsable du Centre pour le développement du droit international de l’environnement (Ciel).
Certaines puissances, comme les États-Unis ou la Turquie, ne sont toutefois pas partie à la Convention de l’ONU sur les droits de la mer.
Reste que cette décision pourrait être la première d’une série, alors que les actions en justice devant les tribunaux internationaux se sont multipliés ces dernières années.
La Cour internationale de justice (CIJ) examine actuellement une demande du Vanuatu pour clarifier les « obligations » des États en matière de changement climatique.
Et en janvier 2023, la Colombie et le Chili ont sollicité un avis de la Cour interaméricaine des droits de l’Homme sur les obligations étatiques en matière de lutte contre l’urgence climatique, au regard du droit international des droits humains.
Les températures mondiales de la surface des océans ont atteint un record mensuel en avril pour le treizième mois consécutif, selon le Service Copernicus sur le changement climatique de l’UE.
L’éducation de millions d’enfants est menacée par le changement climatique, comme l’a prouvé le mois dernier la vague de chaleur qui a frappé l’Asie et contraint à des fermetures d’écoles.
Si l’arrivée des pluies saisonnières a offert un certain répit dans certaines régions, les experts redoutent que ce type de problème ne s’aggrave avec à terme de graves conséquences sur la scolarité.
L’Asie se réchauffe plus rapidement que la moyenne mondiale avec des vagues de chaleur plus fréquentes, plus longues et plus intenses, mais la hausse des températures n’est pas l’unique défi à relever.
Une atmosphère plus chaude s’accompagne de davantage d’humidité, ce qui peut conduire à de fortes précipitations et des inondations pouvant causer des dégâts dans les écoles ou entraîner leur fermeture afin qu’elles servent d’abris.
Par ailleurs, des températures plus élevées peuvent engendrer des feux de forêt et des pics de pollution, obligeant là aussi des établissements scolaires à fermer, comme cela s’est déjà produit en Inde ou en Australie.
« La crise climatique est déjà une réalité pour les enfants d’Asie de l’Est et du Pacifique », a averti l’an passé le Fonds des Nations unies pour l’enfance (Unicef).
Mohua Akter Nur, 13 ans, en est la preuve vivante. Depuis la fermeture de son école, elle étouffe dans la seule pièce que compte sa maison à Dacca, la capitale du Bangladesh.
Les coupures d’électricité étant fréquentes, l’adolescente ne peut pas compter sur un ventilateur pour rafraîchir son logement exigu.
« La chaleur est insupportable », a-t-elle expliqué à l’AFP le mois dernier. « Notre école est fermée, mais je ne peux pas étudier à la maison. »
Le mois d’avril a marqué le 11e mois consécutif de chaleur record à l’échelle mondiale, et au Bangladesh, ce phénomène est évident, remarque Shumon Sengupta, directeur national de l’ONG Save the Children. « Non seulement les températures sont plus élevées, mais cela dure beaucoup plus longtemps », selon lui.
Modernisation des infrastructures
« Auparavant, peu de régions étaient touchées par ces vagues de chaleur, alors qu’aujourd’hui, cela représente une partie plus importante du pays », souligne-t-il.
En Asie, la majeure partie des écoles ne sont pas équipées pour faire face aux conséquences croissantes du changement climatique.
Les écoles situées dans les zones urbaines du Bangladesh sont souvent surpeuplées et peu ventilées, affirme M. Sengupta.
Dans les zones rurales, les toits en tôle ondulée peuvent transformer une salle de classe en véritable four et l’électricité destinée à alimenter les ventilateurs vient parfois à manquer.
Au Bangladesh et ailleurs, les élèves marchent souvent sur de longues distances pour se rendre à l’école et en revenir, risquant ainsi une insolation.
La fermeture des établissements scolaires peut avoir de graves répercussions « en particulier pour les enfants des communautés pauvres et vulnérables qui n’ont pas accès à des ressources comme les ordinateurs, internet et les livres » ou à un domicile suffisamment protégé de la chaleur, a déclaré Salwa Aleryani, spécialiste de la santé pour l’Unicef en Asie de l’Est et dans le Pacifique.
Parfois laissés sans surveillance par leurs parents qui n’ont pas les moyens de rester avec eux, ils ont plus de chances d’être victimes de trafic ou contraints de travailler ou de se marier, estime Mme Sengupta.
Le changement climatique menace également la scolarisation de manière indirecte.
Des recherches conduites par l’Unicef en Birmanie ont montré que les pénuries de récoltes causées par la hausse des températures et l’imprévisibilité des précipitations conduisent des familles à déscolariser leurs enfants pour qu’ils les aident, ou faute de moyens pour payer les frais de scolarité.
Certains pays riches de la région ont pris des mesures pour veiller à ce que l’éducation ne soit pas affectée par le changement climatique.
Au Japon, moins de la moitié des écoles publiques étaient climatisées en 2018, mais ce chiffre est passé à plus de 95% en 2022.
Les pays en développement ont besoin d’aides afin d’investir dans la modernisation des infrastructures, souligne M. Sengupta. Mais la seule véritable solution à la crise est de s’attaquer à la cause première: le changement climatique.
À flanc de collines au Tadjikistan, le berger Bakhtior Charipov surveille son troupeau de moutons de Hissar. Cette race d’ovinés, considérée comme la plus grosse au monde, gagne en popularité en Asie centrale, grâce à sa rentabilité et son adaptation au changement climatique.
Sous la garde du jeune homme, quelque 250 moutons au physique inhabituel profitent des premiers jours du printemps pour paître. L’énorme boule de graisse sur l’arrière-train, qui les caractérise, se balance au rythme de leurs déplacements dans ces pâturages des contreforts des monts Hissar, région berceau de l’espèce, à l’ouest de la capitale Douchanbé.
« Ils pèsent en moyenne 135 kilos. C’est la fin de l’hiver donc ils sont moins lourds, mais ils grossiront vite », explique à l’AFP Bakhtior, 18 ans, accompagné de son chien blanc César, berger d’Asie centrale aussi imposant que ses moutons.
Avec environ deux millions de têtes, ces moutons sont l’une des fiertés du Tadjikistan, où l’approvisionnement en viande et les pâturages de qualité sont insuffisants.
« Les moutons de Hissar prennent rapidement du poids, même quand ils ont peu d’eau et d’herbe à disposition », poursuit-il.
Témoin du statut dont jouissent ces moutons, un monument couleur doré représentant trois spécimens s’élève au bord de la route menant à la vallée éponyme, parmi les dizaines d’affiches à la gloire du président Emomali Rakhmon, au pouvoir depuis 1992.
« Améliorer la situation écologique »
« Les fermiers élèvent des moutons de Hissar pour leur rentabilité économique », résume pour l’AFP Charofjon Rakhimov, membre de l’Académie tadjike des sciences agricoles.
« Le Hissar est une race unique, d’abord pour son poids: les béliers peuvent dépasser les 210 kilos, avec un rendement élevé en viande et en graisse, environ les deux-tiers du poids total », supérieur aux autres races ovines qui mangent plus et produisent moins de viande, poursuit M. Rakhimov.
« De plus, ces moutons ne restent jamais au même endroit et contribuent ainsi à améliorer la situation écologique des sols. Leur transhumance — ils peuvent parcourir jusqu’à 500 km grâce à leur musculature– réduit la dégradation des pâturages », explique cet agronome.
Car la dégradation des terres arables, sous l’effet combiné du réchauffement climatique et du surpâturage, est l’un des principaux défis environnementaux pour l’Asie centrale.
D’après un rapport de novembre 2023 des Nations unies, 20% de la région est déjà touchée par ce phénomène en pleine accélération, soit environ 800.000 kilomètres carrés, l’équivalent de la superficie de la Turquie.
Et plus de 18 millions d’habitants d’Asie centrale, soit un quart de la population, sont concernés. La dégradation des terres, et la poussière qu’elle génère, alimente les maladies cardio-respiratoires et les problèmes socio-économiques, des fermiers préférant quitter leurs terres aux rendements en baisse et émigrer.
Dans ce contexte, maintenir une productivité élevée est primordial.
Mouton à 40.000 dollars
Dans son centre biotechnologique près de Douchanbé, le scientifique Ibrokhim Bobokalonov conserve la semence des meilleurs spécimens de la race et veille à leur bon développement.
« La demande de moutons de Hissar augmente non seulement au Tadjikistan, mais aussi au Kazakhstan, Kirghizstan, en Russie, Turquie, Azerbaïdjan, Chine et même aux États-Unis », assure M. Bobokalonov.
Le Hissar est même devenu source de rivalité entre les pays de la région : le Tadjikistan a récemment accusé ses voisins d’usurper la race pour la croiser avec d’autres variétés locales et créer des moutons encore plus lourds, atteignant des prix astronomiques.
Lors d’un concours agricole au Kazakhstan l’an dernier, un mouton de Hissar a atteint les 230 kilos, un record selon Guinness, un autre a été vendu pour 40.000$ en 2021, tandis qu’au Kirghizstan, certains spécimens dépassent les 210 kilos.
Alors pour le Tadjikistan, hors de question de se laisser doubler.
« Voici Micha, il pèse 152 kilos et vaut 15.000 dollars », se félicite M. Bobokalonov devant un mouton allongé sur la balance, pattes liées. Une somme équivalente à six ans du salaire mensuel moyen au Tadjikistan.
« J’espère que d’ici le concours cet été, il pèsera 220-230 kilos. Juste en le nourrissant de produits naturels, sans dopage, il peut prendre environ 800 grammes par jour », assure cet homme jovial.
Allié de l’environnement, le Hissar est aussi apprécié pour ses qualités gustatives, dans une région où le mouton constitue un ingrédient culinaire essentiel. « Avec ce mouton, on peut cuisiner n’importe quel plat national tadjik », résume Oumedjon Youldachev, acheteur sur le marché de Hissar.
«Nous vivions dans la peur, jusqu’au jour où la montagne s’est effondrée et a détruit notre maison », se rappelle Iodgoroï Makhmalieva, déplacée interne au Tadjikistan, le pays d’Asie centrale le plus exposé au changement climatique où se multiplient les catastrophes naturelles.
Depuis, cette retraitée de 61 ans a été relogée avec son mari Djamoliddine et sa famille dans le district de Khourosson, à 70 km au sud de la capitale Douchanbé, dans le cadre d’un programme gouvernemental pour reloger les populations les plus vulnérables aux aléas climatiques.
Dans cette ex-république soviétique de 10 millions d’habitants, le gouvernement estime que des centaines de milliers de personnes vivent dans des régions où coulées de boue, glissements de terrain, avalanches, inondations et tremblements de terre sont monnaie courante, touchant jusqu’à la capitale de ce pays parmi les plus montagneux au monde.
Rien qu’en 2023, le Tadjikistan a fait face à 557 « situations d’urgence » liées à des catastrophes naturelles, qui ont tué 51 personnes, selon les données officielles.
Alors transférer les populations vers des zones plus sûres est une priorité: le concept de « migrants écologiques » figure dans la stratégie gouvernementale sur les migrations internes à l’horizon 2040.
Dans ce cadre, quelque 45.000 Tadjiks ont déjà été relogés entre 2000 et 2017, selon les derniers chiffres du gouvernement. Mais des dizaines de milliers d’autres attendent leur tour.
Terrain gratuit
Pour les Makhmaliev, le temps pressait. Après avoir réussi à « éviter six ou sept fois des coulées de boue », leur maison n’a pas résisté à celle fatidique de mai 2020, raconte à l’AFP Djamoliddine Makhmaliev, professeur de musique de 65 ans.
Ils ont survécu, mais de leur maison, il ne reste plus rien, pas même une photo.
« On ne savait même pas où on allait vivre », explique Mme Makhmalieva.
Un an plus tard, les autorités ont attribué aux Makhmaliev un terrain pour construire une maison dans un village pour déplacés climatiques dans une vallée de la région de Khatlon. De là, ils peuvent encore apercevoir la montagne d’où était partie la coulée de boue ayant détruit leur précèdent logement.
« Il y a toutes les conditions pour une vie confortable » se félicitent les époux Makhmaliev, entourés de leurs six petits-enfants dont ils s’occupent en l’absence de leurs parents, partis gagner leur vie en Russie, comme des millions de Tadjiks.
Le couple remercie régulièrement le « chef de la nation » Emomali Rakhmon, l’inamovible dirigeant tadjik qui tient les rênes du pays depuis 1992, portant le titre officiel de « fondateur de la paix et de l’unité nationale ».
« On a même de l’eau courante maintenant, des routes pavées, un centre médical à proximité et une école », se réjouit Iodgoroï Makhmalieva.
Un avantage pour sa petite-fille Mounissa, 15 ans, qui peut désormais dormir plus longtemps le matin.
« Avant l’école était très loin, je devais me lever tôt pour être à l’heure aux cours. Maintenant, je peux mieux me concentrer sur mes études », dit celle qui aimerait devenir médecin.
Dans un champ face à la maison des Makhmaliev, des travaux de construction vont bon train et des ouvriers montent des murs en parpaing.
« C’est une maison pour des futurs déplacés, ils ont reçu du gouvernement 800 mètres carrés de terrain », explique à l’AFP Mourotbek Mourodov, responsable du district de Khourosson pour le ministère tadjik des Situations d’urgence.
« Dans ce village, nous avons déjà construit 67 maisons et relogé environ 900 personnes. A terme, l’objectif est de déplacer tous les habitants des zones à risque vers des endroits plus sûrs », dit l’officier.
Mais la tâche reste immense. Selon M. Mourodov, « il existe plus d’un millier de zones dangereuses au Tadjikistan », pays d’Asie centrale « le plus exposé » aux catastrophes naturelles, selon un rapport de 2024 de l’agence des Nations unies pour la réduction des risques de catastrophes (UNDRR).
D’autant que le Tadjikistan, l’un des pays les plus pauvres au monde, dispose de moyens limités.
Selon la Banque mondiale, « ces catastrophes naturelles constituent une menace sérieuse pour la stabilité économique du Tadjikistan ». Les dégâts causés entre 1992 et 2019 sont estimés à plus d’1,8 milliard de dollars.
Et le président Emomali Rakhmon déplore régulièrement auprès des Nations unies les « énormes dégâts financiers et matériels dus aux catastrophes naturelles subis chaque année par le Tadjikistan ».
Article publié avec l’aimable autorisation du GoodPlanet Mag’. Article source ici.
À son article 2, l’accord de Paris engage la communauté internationale à limiter le réchauffement relativement à l’ère préindustrielle « nettement en dessous de 2 °C » et à « poursuivre l’action » pour atteindre la cible de 1,5 °C. Il n’indique pas explicitement quel indicateur utiliser pour juger où on se situe par rapport à ces objectifs.
En janvier, l’Organisation météorologique mondiale (OMM) a estimé que la température moyenne s’est établie en 2023 à 1,45 °C au-dessus de l’ère préindustrielle. Elle annonce que 2024 risque d’être encore plus chaude, en raison de la prolongation de l’épisode El Niño apparu l’été dernier. Un réchauffement de 1,5 °C pourrait être observé pour la première fois sur une année complète. D’après le programme européen Copernicus, c’est déjà le cas en considérant l’année glissante allant de février 2023 à janvier 2024.
Du fait de la variabilité à court terme du climat, il serait erroné d’en déduire que le réchauffement planétaire a atteint 1,5 °C. Mais comment sont établis ces indicateurs et comment les utiliser pour juger notre position actuelle au regard des objectifs de l’accord de Paris ?
Comment on observe la température mondiale
L’OMM est une agence des Nations unies, basée à Genève. Elle consolide dans ses bilans annuels les informations issues de 6 organisations qui disposent de systèmes d’observations propres et gèrent des bases de données historiques sur les températures mondiales.
Trois sont basées aux États-Unis : l’agence publique NOOA en charge de l’observation des océans et de l’atmosphère, le GISS qui dépend de la NASA et le Berkeley Earth, une association de scientifiques à but non lucratif. Au Japon, la base de données JRA-55 est gérée depuis le service de la météorologie nationale, comme l’est celle de HadCRUT5 du Hadley Center au Royaume-Uni. Enfin, le programme européen Copernicus se charge de la base de données ERA5.
Différence de température moyenne globale en °C comparé à la moyenne de 1850-1900. En ordonnée, les degrés Celsius, en abscisse les années. Organisation météorologique mondiale, CC BY-NC-ND
Sur la période récente, la dispersion des estimations de la température moyenne dans le monde est très faible. Elle augmente à mesure que l’on remonte dans le temps. Sur les périodes passées, on disposait en effet de beaucoup moins d’observations et elles n’avaient ni la précision ni la fiabilité de celles fournies aujourd’hui par les satellites. Cela pose la question de la référence historique à prendre en compte pour calculer le réchauffement relativement à l’ère préindustrielle.
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Le GIEC s’est penché sur cette question dans ses différents rapports d’évaluation. Il préconise de considérer la température moyenne estimée sur la période 1850-1900 comme représentative de celle de la période préindustrielle. En faisant la synthèse des travaux existants, il donne une estimation de la montée du thermomètre entre 1850 et 1900 et la période récente (+0,69 °C entre 1850-1900 et 1986-2005 d’après le 6e rapport).
L’OMM reprend ces travaux pour consolider les observations fournies par les 6 centres de recherche et produire l’estimation de référence du niveau de réchauffement atteint chaque année. C’est cette dernière qui apparaît sur le graphique ci-dessous : une hausse moyenne du thermomètre évaluée à 1,45 °C pour l’année 2023, laissant entrevoir la possibilité d’un réchauffement de 1,5 °C en 2024 si l’épisode El Niño ne faiblit pas.
Moyennes infra-annuelles : le 1,5 °C atteint dès 2015 et 2016
En réalité, la cible de 1,5 °C avait été atteinte bien plus tôt, si on se réfère aux données infra-annuelles. D’après celles reportées dans la base du programme Copernicus, les premières journées connaissant un réchauffement de 1,5 °C ont été mesurées pour la première fois en 2015. En novembre 2023, Copernicus a rapporté les premières moyennes journalières au-dessus de 2 °C.
Concernant les moyennes mensuelles, février 2016 a été le premier mois à observer un réchauffement de 1,5 °C relativement à l’ère préindustrielle. L’envolée du thermomètre au cours de ce mois s’expliquait également par un épisode El Niño de forte intensité. En 2023, les moyennes mensuelles ont dépassé 1,5 °C tous les mois à partir de l’été.
Il ne viendrait pourtant à l’idée de personne d’affirmer qu’on a atteint le seuil critique de réchauffement de l’accord de Paris en raison de ces dépassements journaliers ou mensuels. Mais qu’en est-il si la cible de 1,5 °C est atteinte pendant une année complète ?
Le GIEC rappelle qu’une année avec un réchauffement à 1,5 °C ne signifie pas que la cible correspondante de l’accord de Paris a été atteinte. Il recommande d’utiliser des moyennes pluriannuelles. Dans le sixième rapport du GIEC le diagnostic d’un réchauffement observé de 1,1 °C relativement à l’ère préindustrielle concerne ainsi la décennie 2011-2020. Pour diagnostiquer que la cible de 1,5 °C ou la limite de 2 °C ont été atteintes, le GIEC recommande d’utiliser un indicateur portant sur deux décennies.
Où en sommes-nous en 2024 ?
L’OMM indique qu’à la suite de la température moyenne constatée en 2023, le réchauffement atteint 1,2 °C sur la dernière décennie (2014-2023). En suivant les recommandations du GIEC, il faudra attendre de connaître le réchauffement moyen de la prochaine décennie (2024-2033) pour pouvoir évaluer l’état du réchauffement actuel. La méthode permet de juger a posteriori de l’atteinte ou du dépassement des cibles de température.
Par définition, on ne connaît pas les températures de la prochaine décennie. Mais on peut les estimer à partir des évolutions du passé. Depuis 1970, la courbe d’évolution des températures moyennes suit une tendance très robuste statistiquement : le thermomètre prend 0,2 °C par décennie. Tant que la croissance du stock de gaz à effet de serre dans l’atmosphère n’est pas contenue, il n’y a aucune raison de postuler le ralentissement de cette tendance.
Température moyenne des données. Hadley center, CC BY-NC-ND
Prolongeons donc cette tendance sur les 10 prochaines années. Le réchauffement moyen s’élèvera alors à 1,4 °C sur la prochaine décennie 2024-2033 (1,2 °C + 0,2 °C). On peut donc considérer que nous avons atteint début 2024 un réchauffement moyen de 1,3 °C, à tendance du réchauffement inchangée sur les dix prochaines années.
Bien entendu, cela montre surtout que la tendance doit être inversée de toute urgence. Si elle se prolonge sur la décennie suivante, la cible de 1,5 °C sera atteinte vers le milieu de la prochaine décennie, comme cela apparaît sur le graphique. Si elle se poursuivait par la suite, on serait en 2050 à mi-chemin entre la visée de 1,5 °C et la limite de 2 °C.
Les engagements climatiques pris par les pays du monde entier placent la planète sur une trajectoire de réchauffement catastrophique allant jusqu’à 2,9°C au cours de ce siècle, alerte lundi l’ONU, dont le patron a appelé les dirigeants à « redoubler d’efforts » à l’approche de la COP28.
La poursuite des politiques actuellement en place laisse présager une hausse des températures de 3°C, par rapport à l’ère pré-industrielle, au cours de ce siècle, selon la dernière mouture du rapport du Programme de l’ONU pour l’environnement (PNUE) sur l’écart entre les besoins et les perspectives en matière de réduction des émissions, publié chaque année avant la COP.
La mise en œuvre des engagements climatiques actuels pris par les pays du monde entier ne permettra de contenir la hausse qu’à 2,9°C en tenant compte de leurs promesses inconditionnelles pour le futur – qui ne sont soumises à aucune condition de soutien extérieur – selon ce document publié juste avant le début des grandes négociations sur le climat à Dubaï dans le cadre de la COP28 (30 novembre – 12 décembre).
Ce chiffre serait ramené à 2,5°C en intégrant leurs engagements conditionnels (par exemple conditionnés à l’obtention de financements ou à des efforts d’autres pays).
« Les dirigeants doivent redoubler d’efforts de façon spectaculaire, avec des ambitions record, des actions record et des réductions des émissions record », a exigé le secrétaire général de l’ONU António Guterres.
« Cela nécessite d’arracher les racines empoisonnées de la crise climatique: les énergies fossiles », a-t-il insisté lundi devant la presse.
« Nous avons beaucoup de travail à faire parce que pour l’instant nous ne sommes pas du tout là où nous devrions être » et « nous devons réduire phénoménalement nos émissions de CO2 », a aussi dit à l’AFP Inger Andersen, la directrice exécutive du PNUE.
« Compte tenu de l’intensité des impacts climatiques auxquels nous assistons déjà, aucun de ces deux résultats n’est désirable », a-t-elle insisté, faisant référence à cette fourchette de 2,5 à 2,9°C.
Accord de Paris en danger
Ces niveaux de réchauffement sont bien trop élevés pour espérer limiter les effets les plus cruels du changement climatique, qui se traduit déjà par des feux incontrôlables, des inondations dévastatrices ou des sécheresses privant des populations de revenus et de nourriture, avec un réchauffement actuel moyen de 1,2°C.
Le rapport publié lundi s’inquiète d’une « accélération » du nombre de records battus sur le front du climat.
Il est déjà quasiment certain que l’année 2023 sera la plus chaude jamais enregistrée dans le monde, selon l’observatoire européen Copernicus.
Ces sombres perspectives illustrent aussi le risque de dépasser très largement les objectifs de l’accord de Paris de 2015, qui ambitionne de conserver l’augmentation de la température moyenne mondiale « bien en dessous de 2°C » et de poursuivre les efforts pour la limiter à 1,5°C.
« Dans le scénario le plus optimiste, la probabilité de limiter le réchauffement à 1,5°C est de seulement 14% », calcule le PNUE.
« Pas appuyer sur pause »
Pour respecter ces objectifs, de plus en plus difficiles à atteindre, des politiques très ambitieuses de réduction des émissions vont devoir être mises en place, qui doivent être « significativement renforcées », répète l’ONU Environnement, basée à Nairobi.
« Quand on voit que le G20 est responsable de 76% des émissions mondiales, on sait qui doit prendre la responsabilité fondamentale », fait remarquer Inger Andersen, enjoignant ces grosses économies (Etats-Unis, UE, Chine, Arabie saoudite…) à « aller de l’avant ».
« On compte 193 pays dans le monde et ce ne sont pas ce que font les 173 autres qui feront la différence », souligne la responsable.
En 2030, les émissions mondiales devront être de 28% inférieures à ce que laissent présager les politiques actuelles, pour rester sous 2°C, et de 42% inférieurs pour la limite, plus ambitieuse, de 1,5°C.
L’ONU appelle donc les Etats à renforcer leurs engagements, formalisés tous les cinq ans sous la forme de « contribution déterminée au niveau national » (NDC, en anglais) par les 195 signataires de l’accord de Paris de 2015.
A l’approche de la COP28, Inger Andersen se dit optimiste sur la capacité des pays à faire des progrès en dépit des fractures causées par l’invasion de l’Ukraine par la Russie et la guerre Israël-Hamas.
« Les pays et les délégations comprennent que, en dépit des divisions profondes qui existent et sont indéniables, l’environnement et le climat n’attendront pas. On ne peut pas appuyer sur pause », insiste-t-elle.
Article publié avec l’aimable autorisation du GoodPlanet Mag’. Article source ici.
La COP28 se déroulera fin novembre aux Émirats Arabes Unis. La journaliste Audrey Racine de France24 présente les enjeux de ce sommet climatique qui se tient dans un contexte tendu et contradictoire.
En effet, la fin des énergies fossiles ne semble pas être une priorité tandis que la création du fond « pertes et dommages » semblent revue à la baisse. De plus, entre lobbying et greenwashing, cette COP28 suscite les inquiétudes sur l’ambition climatique au moment où l’urgence est plus forte que jamais.
Article publié avec l’aimable autorisation du GoodPlanet Mag’. Article source ici.
Les anglophones aiment appeler cette eau de la « toilet-to-tap water ». Mot à mot : de l’eau passant de la cuvette de vos toilettes à votre robinet. Une expression peu engageante, qui passe sous silence les nombreux procédés chimiques, physiques et biologiques permettant de recycler des eaux usées en eau potable d’excellente qualité.
Si cette idée peut encore faire grimacer beaucoup, elle devient pourtant une piste sérieuse de réflexion pour de plus en plus de pays ou de municipalités à travers le globe qui s’inquiètent, à raison, de l’amenuisement des ressources en eau douce. La mégapole de Bangalore, en Inde, planche ainsi sur un tel recyclage des eaux usées, tout comme Los Angeles.
Aux États-Unis, les villes texanes de Big Springs et Wichita Falls pratiquent déjà cette technique appelée la direct potable reuse (en français, réutilisation pour la potabilisation directe), tout comme la ville de Beaufort en Afrique du Sud, depuis 2011.
La Namibie potabilise les eaux usées depuis 1968
Mais en la matière, et cela reste fort peu connu, c’est un autre pays encore qui reste le pionnier incontesté : la Namibie. À la 139e place du classement des pays par niveau de développement, on pourrait s’étonner que cet état d’Afrique Australe soit autant à l’avant-garde, mais lorsqu’on se penche sur la quasi-absence de ressource en eau de sa capitale, Windhoek, il devient tout de suite moins surprenant que cette municipalité ait cherché à innover.
Au milieu d’une plaine aride, à plus de 200 km du littoral, Windhoek (près de 500 000 habitants) ne peut ni récolter la rare eau de pluie, à cause d’une évaporation quasi immédiate sous ses latitudes désertiques, ni piocher dans les rivières ou les nappes phréatiques de ses alentours, qui se rechargent très peu quand elles ne sont pas asséchées.
En 1968, la ville, alors sous domination sud-africaine, voyait de surcroît sa population grandir à un rythme impressionnant, quand elle a commencé à recycler ses eaux usées pour les transformer en eau potable. Cinquante-cinq ans plus tard, c’est 30 % des eaux usées qui sont ainsi recyclées en eau potable en moins de dix heures. Le reste de l’eau potable domestique provient de barrages et forages réalisés dans d’autres régions du pays.
Des eaux usées potabilisées en 10 étapes
Afin de permettre le recyclage des eaux usées en eau potable, Windhoek a mis en place une séquence de procédés inédits qui compte aujourd’hui 10 étapes. Il comprend des processus physico-chimiques, comme la coagulation et la floculation (ajout d’un produit coagulant permettant de créer des flocs, c’est-à-dire des regroupements de matière en suspension qui vont ensuite chuter grâce à leur poids et être éliminés dans les boues.), mais aussi des processus chimiques comme l’ozonation.
Au contact de l’ozone, l’eau subit alors un processus d’oxydation qui permet de dégrader de nombreux micropolluants (pesticides, résidus de médicaments… ) et d’inactiver bactéries, virus et parasites.
Adviennent ensuite d’ultimes étapes de filtration biologique sur charbon actif en grain et de filtration physique (filtration sur charbon actif et ultrafiltration membranaire) permettant d’éliminer les restes de pollution soluble. Avant d’être envoyée dans le réseau, l’eau subit enfin des contrôles de qualité et une chloration, assurant un effet désinfectant qui dure dans le temps afin que la qualité de l’eau obtenue ne se détériore pas durant la distribution.
Ces dernières années, l’usine de traitement des eaux usées de Windhoek a pu accueillir des visiteurs intrigués et intéressés venant d’Australie, d’Allemagne, des Émirats arabes unis… Et pour cause, les techniques développées en Namibie demeurent intéressantes à plus d’un titre.
Une solution moins coûteuse que le dessalement
Pour les pays en quête de nouvelles sources d’eau potable, le recyclage des eaux usées reste moins énergivore et plus respectueux de l’environnement que le dessalement de l’eau de mer, technique pourtant plus répandue à travers le monde. Là où la potabilisation des eaux usées consomme entre 1 et 1,5 kWh par m3, le dessalement nécessite entre 3 et 4 kWh par m3. De plus, cette dernière technique produit d’encombrants déchets : des concentrats de sels et de polluants souvent rejetés directement dans les mers et océans où les écosystèmes s’en trouvent alors perturbés.
Malgré tous ces avantages, et les résultats probants du cas namibien, la potabilisation des eaux usées est encore balbutiante à l’échelle du globe car son application implique de surmonter diverses barrières. D’abord celle du coût de son installation. Actuellement, seuls des pays développés ont pu financer de tels projets, soit sur leur sol (aux États-Unis, à Singapour…) ou bien à l’étranger, avec par exemple, derrière la modernisation de l’usine namibienne, un partenariat public-privé avec le français Véolia, de l’australo-indien Wabag et la ville de Berlin.
Des freins financiers, législatifs et psychologiques
Ensuite, car les législations des différents pays demeurent fort contraignantes. Ainsi, en Europe une telle usine ne serait actuellement pas autorisée, et le seul projet en cours de potabilisation d’eaux usées traitées, celui du Programme Jourdain, en Vendée, rejettera l’eau dans une retenue utilisée comme réserve pour la production d’eau potable et non directement dans le circuit de distribution d’eau : c’est la potabilisation indirecte.
Et même quand les fonds et les lois sont là pour permettre l’utilisation directe d’eau potable issue d’eaux usées traitées, une ultime barrière demeure, et non des moindres : rendre acceptable auprès d’une population le fait de boire d’anciennes eaux usées traitées, et surmonter pour cela ce qui est appelé « l’effet beurk ». En 2000, une usine de potabilisation des eaux usées d’un quartier de Los Angeles, dont la construction avait coûté 55 millions de dollars a ainsi dû fermer quelques jours après son ouverture, car « ne jamais faire boire l’eau des chiottes » était devenue une promesse électorale du politicien briguant le siège de maire.
En Namibie, un tel problème ne s’est pas posé lors de l’introduction de la potabilisation des eaux usées car les habitants de Windhoek, alors sous régime d’Apartheid, ont été mis devant le fait accompli trois mois après la mise en fonctionnement de la première usine. Dans un article du Sunday Tribune de novembre 1968, le journaliste couvrant l’annonce de ce nouveau recyclage des eaux usées rapporte toutefois que le maire de Windhoek de l’époque, dans un test à l’aveugle, a préféré le goût de l’eau usée traitée, à celle de l’eau provenant de sources conventionnelles.
L’exemple de Singapour
Mais ne pas informer la population en amont reste une solution radicale peu recommandable, car le travail de sensibilisation de la population à la rareté des ressources en eau et à la nécessité d’alternatives plus durables reste la meilleure façon de lancer un tel projet. C’est ce qui a permis la réussite du projet de Singapour, qui a misé énormément sur la communication autour du projet de potabilisation des eaux usées traitées, en organisant par exemple des visites de l’usine de traitement, ou en montrant le premier ministre de l’époque boire sereinement un verre de cette nouvelle eau usée recyclée.
Ainsi l’effet beurk s’est transformé en fierté nationale. Fierté de maîtriser une technologie de pointe et fierté de gagner plus d’indépendance vis-à-vis de la Malaisie voisine qui demeurait son principal fournisseur d’eau potable et avec qui les relations diplomatiques pouvaient être tendues.
Attention à « l’effet rebond »
Mais pour tâcher d’être autonome sur le plan de ses ressources en eau, Singapour n’a pas mis tous ses œufs dans le même panier, et a également parié sur le dessalement de l’eau de mer, la récolte des eaux de pluie et la réduction des consommations d’eau de ses habitants (passée de 165 L par jour et par habitant en 2000 à 141 L en 2018).
Pour tous les partisans d’une meilleure utilisation des ressources en eau, cette sobriété est capitale, en amont comme en parallèle du développement de projets de potabilisation des eaux usées, afin de lutter contre ce qui est désormais connu comme « l’effet rebond ». Cette expression décrit l’utilisation décomplexée et croissante des ressources en eau suite à la mise en place de techniques de dessalement ou de réutilisation des eaux usées traitées. Ces nouvelles ressources en eau ne doivent en effet être considérées que comme un moyen de subvenir à des besoins et usages déjà existants et primordiaux, souvent en substitution d’eau potable, et non comme un appel à en créer de nouveau.
Afin de maximiser les ressources à notre disposition, les usines de recyclage des eaux usées du futur devront également valoriser les déchets produits par les procédés de traitement des eaux usées, en transformant par exemple le phosphore et l’azote en nutriments utiles à l’agriculture, ou encore en produisant de l’énergie par méthanisation avec comme intrants les déchets collectés lors du traitement.
Cet article s’inscrit dans le cadre d’un projet associant The Conversation France et l’AFP audio. Il a bénéficié de l’appui financier du Centre européen de journalisme, dans le cadre du programme « Solutions Journalism Accelerator » soutenu par la Fondation Bill et Melinda Gates. L’AFP et The Conversation France ont conservé leur indépendance éditoriale à chaque étape du projet.