En l’absence de lois, c’est à nous d’agir. C’est comme ça qu’on peut changer le Brésil », affirme Alcides Peixinho Nascimento, agriculteur de 70 ans déterminé à sauver de la désertification la Caatinga, vaste biome du nord-est du pays.
Sa méthode : miser sur des pratiques agro-écologiques pour faire pousser la végétation originelle et cultiver des aliments pour subvenir à ses besoins.
La Caatinga, qui s’étend sur la région la plus pauvre du Brésil, est un biome aux caractéristiques uniques au monde, avec ses arbustes épineux adaptés au climat semi-aride.
Mais il a perdu 40% de sa surface originelle en raison de l’expansion agricole ou minière, et de l’installation de parcs éoliens, selon l’ONG MapBiomas.
La Caatinga souffre également de périodes de sécheresse de plus en plus sévères, que les experts attribuent notamment au changement climatique.
La première zone aride du Brésil a été identifiée récemment au nord de Bahia, l’un des dix États brésiliens qui abritent ce biome.
Contrairement à l’Amazonie, au cœur des préoccupations du monde entier, la Caatinga suscite peu d’intérêt, alors qu’elle aussi est riche en biodiversité, avec une végétation qui contribue à absorber les émissions de carbone.
« Préserver la Caatinga, c’est maintenir ces terres en vie », résume Alcides Peixinho Nascimento, visage buriné et machette à la ceinture.
Le septuagénaire admet que, s’il y a quarante ans, il n’aurait jamais imaginé une telle dégradation, aujourd’hui, il perçoit « très facilement » les effets du réchauffement de la planète.
Selon une étude récente, neuf espèces sur dix de flore et de faune de la Caatinga pourraient disparaître d’ici 2060.
Les autorités locales estiment que près de 38 millions de brésiliens pourraient subir les effets de la désertification, qui pourrait s’étendre sur 140 millions d’hectares, plus du double de la France.
« Gardiens de la Caatinga »
Pour régénérer ses terres, près de la localité d’Uaua, à Bahia, M. Nascimento plante du mandacaru, un cactus qui peut mesurer jusqu’à six mètres de haut et dont les fruits peuvent nourrir aussi bien les animaux que les humains.
Avec leurs épines qui repoussent les prédateurs, ces cactus sont notamment plantés autour des terrains où sont cultivées d’autres espèces natives et des aliments comme le haricot noir, aliment incontournable de l’assiette des Brésiliens.
Et l’excédent de production du mandacaru est vendu à une marque française de cosmétiques, pour fabriquer des crèmes et des savons.
De quoi subvenir aux besoins de sa famille tout en dotant le sol d’une végétation qui le protège du climat extrême.
« La Caatinga est préservée dans les zones où vivent des communautés traditionnelles » qui adoptent ces pratiques agro-écologiques, assure Luiz Almeida Santos, de l’Institut régional de la petite agriculture appropriée (IRPAA), une ONG locale. « Ce sont les gardiens de la Caatinga ».
L’une des missions de l’IRPAA est d’enseigner aux communautés locales comment doser l’usage de l’eau, pour que les réserves durent jusqu’aux périodes de sécheresses les plus critiques.
Citernes vitales
Sur son terrain à Malhada da Areaia, localité rurale près de Juazeiro, ville du nord de Bahia, Maria Gonçalves dos Santos, 60 ans, montre le chemin parcouru par l’eau de pluie, recueillie sur une plaque de béton pour s’écouler dans une citerne.
« Ici, toute l’eau est réutilisée », explique-t-elle. Y compris les eaux usées, qui servent à arroser le fourrage destiné aux animaux après avoir été filtrées.
Mme Gonçalves mesure à la règle le niveau de la citerne de 16.000 litres installée par le gouvernement et tient un registre sur un cahier pour pouvoir doser correctement sa consommation.
Près d’un million de citernes comme celle-ci ont été installées dans le région depuis 2003.
Après une réduction drastique de ces installations sous le mandat du président d’extrême-droite Jair Bolsonaro (2019-2022), le programme a été relancé par le gouvernement de Luiz Inacio Lula da Silva.
Mais au-delà de la sécheresse, la survie de la région est également menacée par l’exode rural.
C’est pourquoi l’IRPAA a installé un centre de formation près de Juazeiro qui a déjà accueilli environ 200 jeunes pour leur apprendre les méthodes d’agro-écologie.
Anderson Santos de Jesus, 20 ans, n’a pas hésité à parcourir 200 kilomètres pour rejoindre ce centre, depuis le village quilombola (communauté descendants d’esclaves fugitifs) de Curral da Pedra.
« Dans notre région, nous n’avons pas beaucoup d’opportunités, il faut se déplacer pour aller chercher les connaissances. Je suis heureux à l’idée de pouvoir contribuer au bien-être de ma communauté à mon retour », confie-t-il.
Dès l’essor de la foresterie tropicale « moderne », à partir du milieu du XXe siècle, les forestiers des tropiques ont expérimenté des pratiques sylvicoles nouvelles. L’enjeu : suivre la dynamique forestière afin de comprendre les effets de leurs pratiques sur les peuplements forestiers tropicaux. Dès les années 1970, le Centre technique forestier tropical (CTFT) – désormais intégré dans différentes unités de recherche du Cirad – a établi d’ambitieux dispositifs de suivi : des parcelles d’inventaires couvrant plusieurs dizaines d’hectares où tous les arbres de plus de 10 cm de diamètre à hauteur de poitrine sont localisés, identifiés et mesurés régulièrement.
Tous ont été implémentés en partenariat avec les instituts de recherche forestière des pays concernés, qui ont assuré le suivi des parcelles dans le temps. En plus de ces dispositifs, d’autres instituts, comme l’Embrapa au Brésil ou le FRIM en Malaisie, ont eu la même idée.
Depuis, le réseau Tropical managed Forest Observatory (TmFO) a été structuré pour fédérer tous les dispositifs de suivi de la dynamique forestière après exploitation installés en forêt tropicale. Il réunit aujourd’hui 30 sites expérimentaux en Amazonie, en Afrique centrale et de l’Ouest et en Asie du Sud-Est (Malaisie, Indonésie), un collectif d’une cinquantaine de chercheurs et techniciens appartenant à 25 institutions de recherche et d’université.
La particularité de ces dispositifs est d’être les seuls au monde à suivre des forêts aménagées pour l’exploitation du bois d’œuvre, dans l’objectif d’avoir une vision régionale et globale de l’impact à long terme des pratiques sylvicoles, y compris de l’exploitation du bois.
L’importance de suivre les forêts aménagées
Mesure de la circonférence d’un arbre dans une parcelle du dispositif Ecosilva en Amazonie brésilienne. Plinio Sist, Fourni par l’auteur
Les forêts aménagées, exploitées pour le bois d’œuvre, occupent une place importante dans l’économie de nombreux pays tropicaux. Elles sont créatrices de revenus et d’emplois, ainsi que de recettes pour l’État à travers la taxation des produits forestiers et les contrats de concession. Les forêts tropicales naturelles sont de loin les principales sources de bois d’œuvre, les plantations pour la production de bois d’œuvre étant encore très peu répandues en région tropicale.
Depuis plus de cinquante ans, ces forêts assurent donc la demande du marché qui ne cesse de croître. Comprendre leur capacité à reconstituer le stock de bois prélevé tout en gardant leur fonctionnalité et leurs principales caractéristiques écologiques est essentiel et ne peut se faire sans suivi à long terme de la dynamique forestière.
À l’origine, ces dispositifs ont surtout été conçus pour élaborer des pratiques sylvicoles aptes à stimuler la productivité de bois d’œuvre, sans trop d’égard pour les autres fonctions des forêts naturelles. Au cours des dernières décennies néanmoins, la perception du rôle des forêts a évolué, glissant d’une vision focalisée sur la production à une vision plus globale de conservation de la biodiversité et de fourniture de services écosystémiques.
La nécessité de trouver un équilibre entre production, conservation de la biodiversité et fonctionnement de ces forêts s’est alors imposée.
Évaluer l’impact de l’exploitation du bois
Dans un contexte de changement climatique, où les forêts jouent un rôle essentiel de puits de carbone, il est apparu urgent, dès les années 2000, de pouvoir estimer le temps nécessaire à une forêt ayant subi une exploitation sélective pour récupérer sa capacité à stocker le carbone.
Si ce n’était pas leur but initial, ces dispositifs se sont avérés cruciaux pour étudier, par exemple, les stocks de carbone/biomasse. Des études rendues possibles par le suivi régulier de chaque arbre à partir d’un diamètre de 10 ou 20 cm, sur des surfaces allant jusqu’à des dizaines d’hectares et par la connaissance détaillée des pratiques d’exploitation ou sylvicoles, notamment l’intensité d’exploitation (exprimée en nombre d’arbres à l’hectare ou en volume de bois extrait) et son impact immédiat (dégâts d’exploitation).
Les données accumulées pendant plusieurs décennies ont ainsi permis d’évaluer de façon précise les capacités de reconstitution des forêts aménagées, la réponse des forêts à l’exploitation en matière de volume de bois d’œuvre, de stock de carbone/biomasse et, dans une moindre mesure, l’impact sur la richesse et la composition de la biodiversité.
Pratiques sylvicoles et changement climatique
Ces données ont aussi aidé à développer des modèles de simulation et cela de façon d’autant plus valide que les données ont été récoltées sur le long terme. Ces modèles ont permis de constater que la plupart des règles d’aménagement préconisées par les législations forestières des pays tropicaux n’assurent pas une production durable de bois d’œuvre, et qu’il est urgent de revoir ces règles, notamment en allongeant la durée des cycles de rotation et en réduisant de façon significative les intensités d’exploitation.
Ces résultats révèlent également que les forêts naturelles ne pourront pas, à elles seules, répondre à la demande croissante de bois de la part des marchés. Il faut rapidement développer d’autres sources de production de bois d’œuvre à travers la promotion d’une sylviculture tropicale plus diversifiée. Celle-ci ne doit pas se limiter aux forêts naturelles, mais au contraire chercher à valoriser les forêts dites dégradées, les forêts secondaires, les plantations pluri-spécifiques (composées de plusieurs essences d’arbre) et enfin les agroforêts.
Les dispositifs de suivi de la dynamique des forêts aménagées demeurent essentiels pour comprendre leur résilience aux pratiques sylvicoles dans un contexte de changement climatique, ce dernier créant des conditions environnementales variables et très différentes de celles existantes lors de l’installation de ces parcelles.
Il convient donc de pérenniser ces outils de suivi, ce qui exige le financement des campagnes de mesures ainsi que des investissements dans des instruments de mesure des conditions environnementales et climatiques. Par comparaison avec les dispositifs de suivi européens, ceux des régions tropicales sont encore très peu équipés.
Télédétection pour modéliser l’évolution des forêts
Pour modéliser dans l’espace à l’échelle régionale – voire continentale – ce qui est appris et mesuré au sein des sites expérimentaux, la télédétection devient indispensable. Elle permet d’avoir une représentation plus large des phénomènes analysés et de mieux évaluer les conséquences des changements environnementaux.
À cet égard, les sites comme ceux de TmFO permettent de mieux comprendre les signaux radiométriques des forêts exploitées et en cours de régénération, en donnant des points de calibrage et des zones de références indispensables pour relier le terrain aux images satellites ou de drones. Ils sont inclus dans un réseau de super-sites identifiés pour la calibration de nouveaux satellites dédiés au suivi de la biomasse et de la structure forestière.
Alors qu’un gros travail est entrepris actuellement pour caractériser les forêts dégradées à l’échelle de la planète, les informations obtenues sur le terrain sont indispensables pour relier physiquement ce qui se passe au sol avec ce qui est mesuré en altitude. Réunies, ces données permettent d’ajuster les modèles de croissance, de régénération et de stockage de carbone à des échelles beaucoup plus larges, au-delà des sites eux-mêmes.
Le 5 juin 1984 naissait le Cirad fondé par décret. Depuis 40 ans, les scientifiques du Cirad partagent et co-construisent avec les pays du Sud des connaissances et des solutions innovantes pour préserver la biodiversité, la santé végétale et animale, et rendre ainsi les systèmes agricoles et alimentaires plus durables et résilients face aux changements globaux.
Un trou béant de 20 mètres de profondeur éventre le coeur de Berlin. D’ici deux ans, ce chantier titanesque donnera naissance au plus grand réservoir de la capitale allemande, capable de recueillir des eaux devenues précieuses.
« Avant, l’objectif était d’évacuer les eaux de pluie pour traverser la ville sans bottes de caoutchouc », plaisante le porte-parole de la gestion des eaux de Berlin, Stephan Natz, casque de chantier vissé sur la tête au bord du cratère de béton.
Mais la métropole a changé de cap et oeuvre désormais à stocker l’eau de pluie là où elle tombe pour limiter les inondations et lutter contre la sécheresse.
C’est le concept de la « ville-éponge », théorisé dès les années 1970 et adopté en 2018 par Berlin.
Aux États-Unis, en Chine, en Europe, de nombreuses centres urbains se sont convertis à cette démarche qui propose d’absorber, collecter, drainer et ré-utiliser les eaux de ruissellement.
Le changement climatique entraîne « une répartition plus discontinue des pluies, c’est-à-dire des sécheresses auxquelles succèdent de fortes pluies, et un réchauffement toujours croissant, qui augmente l’évaporation », explique M. Natz.
Cinq piscines olympiques
Symbole de la transformation en cours : la réserve d’eau géante en construction dans le centre de la capitale, à moins de deux kilomètres de l’emblématique Porte de Brandebourg.
Le bassin de 40 mètres de diamètre recueillera près de 17.000 m3 d’eau –cinq fois la capacité d’une piscine olympique– la stockera puis l’enverra en station d’épuration.
Car avec un système d’égouts vieux de 150 ans et des intempéries plus extrêmes que dans le passé, la ville n’est plus capable de gérer à la fois les eaux usées et les eaux de pluie: « en cas de fortes pluies, les eaux se mélangent et débordent jusque dans le fleuve de la Spree, provoquant la mort des poissons et une pollution visuelle », explique Stephan Natz.
Dans le même temps, Berlin, pourtant construite sur d’anciens marais, fait face à un sévère manque d’eau depuis plusieurs années.
Après cinq ans de sécheresse, les nappes phréatiques n’ont toujours pas retrouvé leur niveau normal, selon des données de l’Institut Leibniz pour l’écologie des eaux douces et la pêche.
« Il y a eu une lente prise de conscience de la valeur de l’eau à Berlin. C’est l’un des endroits les plus secs d’Allemagne », souligne Darla Nickel, la directrice de l’Agence de gestion des eaux de pluie de la capitale allemande, créée pour accompagner la transformation de la ville en éponge.
Chaque nouveau projet immobilier est désormais tenu d’appliquer cette stratégie en développant des techniques de récolte des eaux de pluie.
Sorti de terre il y a environ 5 ans, le Quartier 52 degrés Nord, dans le sud-ouest de la ville, applique avec soin les nouveaux préceptes.
Autour de trois grands bassins en enfilade où le vent souffle dans les roseaux, jeunes parents avec poussettes, enfants et personnes âgées se côtoient joyeusement.
« Tout simple ! »
L’eau de pluie « est collectée sur les toits végétalisés et dans ces bassins. L’eau s’évapore, créant ainsi un air plus agréable », explique Darla Nickel. Les trottoirs végétalisés sont également inclinés pour que l’eau s’infiltre plus facilement dans les sols.
« Vous voyez ça peut être vraiment tout simple! » s’exclame Mme Nickel.
Mais l’enjeu est aussi de multiplier ce type de mesures en coeur de ville — même si Berlin est deux fois moins dense que Paris.
« Nous avons progressé beaucoup plus lentement avec le bâtiment existant qu’avec les nouvelles constructions », concède Darla Nickel.
Dans un quartier historique de Berlin, une place est par exemple en cours de rénovation pour collecter l’eau de pluie et l’injecter dans les nappes phréatiques.
L’agence de gestion des eaux de pluie accompagne plus d’une trentaine de projets en lien avec la « ville-éponge ».
La municipalité incite aussi les particuliers à installer des récupérateurs d’eau ou un toit végétal en les exemptant de redevance pour la gestion et l’épuration des eaux de pluie.
Les responsables locaux sont néanmoins conscients qu’il faudra plusieurs générations avant que Berlin ne devienne vraiment une « éponge ». « Reste à savoir si le changement climatique nous en laissera le temps », observe Stephan Natz.
Saviez-vous qu’il existait un « bon ozone » et « un mauvais ozone » ? Et que cette molécule pouvait être, selon l’altitude où elle se situe, soit d’une absolue nécessité pour la vie sur terre, soit un gaz à effet de serre doublé d’un polluant néfaste pour la santé ? Retour sur ce que la science sait, ou ne sait pas encore de cette molécule aux facettes multiples et encore pleines de mystères.
Une molécule identifiée en 1840
Christian Friedrich Schönbein (1799-1868)
Naturellement présent dans notre atmosphère, l’ozone a été identifié par le chimiste suisse allemand C.F. Schönbein en 1840 lors d’expériences en laboratoire. La composition chimique de cette molécule faite de trois atomes d’oxygène (O3) n’a été découverte que quelques années plus tard en 1865. Le mot ozone provient lui du mot latin « ozein » qui signifie « sentir » car ce gaz a une senteur caractéristique qui permet de le détecter. C’est l’odeur que produit par exemple une imprimante pendant un tirage, car la haute tension nécessaire pour imprimer peut produire une décharge électrostatique assez importante pour décomposer l’oxygène et générer cette odeur.
Selon que l’ozone est dans la stratosphère (entre 15 et 35 kilomètres au-dessus de nous) ou dans la troposphère (à moins de 10 km d’altitude) il peut jouer un rôle radicalement différent pour la vie sur terre. C’est là peut-être son plus grand paradoxe.
Dans la stratosphère, il conditionne la vie sur la planète. Après l’oxygène et l’azote, c’est le constituant réactif le plus abondant. C’est là qu’on trouve 90 % de l’ozone atmosphérique qui fonctionne alors comme un bouclier protecteur en absorbant la plupart des rayons ultraviolets nocifs. L’ozone empêche ainsi ces rayonnements destructeurs de l’ADN d’atteindre la surface de la Terre.
Mais dans les années 1980, les scientifiques prennent conscience d’une réalité inquiétante : les activités humaines ont perturbé la couche d’ozone, au point qu’un trou s’y développe chaque année en printemps menaçant ainsi directement la vie sur terre. Cette situation inédite génère alors une réaction sans précédent, conduisant à mettre au point le premier protocole environnemental d’envergure internationale : le protocole de Montréal en 1987. Cet accord ratifié par 197 états a en effet permis la réduction graduelle des substances menaçant la couche d’ozone, principalement les chlorofluorocarbures et les halons, utilisés notamment pour la réfrigération et la climatisation.
Les 10 % d’ozone restant sont distribués dans l’atmosphère plus proche de la surface (entre 0 et environ 10 km) où se trouvent les activités humaines. Il s’agit de l’ozone troposphérique qui devient, à cette altitude, un polluant atmosphérique aux effets délétères pour la végétation et la santé humaine, lorsque les 14 000 litres d’air par jour que nous respirons en moyenne sont particulièrement chargés en ozone. Cet ozone troposphérique est aussi un gaz à effet de serre important issu des activités humaines.
L’impact de l’ozone sur la santé et la végétation
Selon sa position dans l’atmosphère l’ozone peut être bon ou mauvais.AirParif
La façon dont il se constitue demeure cependant encore difficile à comprendre car la chimie qui mène à la formation de l’ozone est complexe. Plusieurs centaines de réactions dans l’atmosphère peuvent de fait générer de l’ozone sous l’effet d’un ensoleillement important et de températures favorables. Ceci est dû au fait que les précurseurs de l’ozone, c’est-à-dire les composés pouvant, en réagissant entre eux, générer de l’ozone, sont très nombreux. On peut cependant en identifier quelques-uns des principaux comme les oxydes d’azotes (NOx) émis par le trafic automobile et les industries, ainsi que les composés organiques volatils (COV) générés par les activités humaines et émis par la végétation.
L’ozone troposphérique est donc un polluant dit secondaire car il n’est pas émis directement à la surface de la Terre. Les épisodes de pollution à l’ozone sont souvent enregistrés au printemps et en été, et ce pour plusieurs raisons : la lumière solaire est plus intense et les jours sont plus longs, fournissant plus d’énergie pour les réactions photochimiques nécessaires à la formation de l’ozone. Les températures élevées augmentent elles le taux d’émissions des précurseurs (notamment les COV) et en général, une température plus élevée augmente la vitesse de réaction des précurseurs de l’ozone, conduisant à une production plus rapide et plus abondante d’ozone.
Ce composé est nocif pour la santé humaine, il irrite les voies aériennes supérieures et il a également un effet phytotoxique, altérant les principaux processus physiologiques des plantes. En effet, de petites tâches nécrotiques sur la surface des feuilles peuvent se former, réduisant la photosynthèse et par conséquent, la productivité des cultures, les rendements agricoles. Les scientifiques estiment ainsi les pertes de rendement agricoles globales actuelles d’environ 3 % pour le maïs et le riz et de 7 % environ pour le soja et le blé.
Les plantes ont des pores microscopiques sur leurs feuilles appelés stomates : les plantes les ouvrent et les ferment pour « respirer ». Ainsi, lorsqu’elles sont ouvertes, les gaz de l’air dont l’ozone peuvent pénétrer à l’intérieur des feuilles par les stomates et endommager certaines parties des cellules de la feuille. Gerald Holmes, NASA North Carolina State University, CC BY
La complexité de la chimie de l’ozone ne s’arrête pas là : les NOx et les COV sont en compétition pour former ou bien détruire l’ozone. Une qualité d’air médiocre avec une concentration élevée d’oxydes d’azote peut dès lors détruire l’ozone. C’est un constat qu’on a pu déduire dans nos travaux : les concentrations d’ozone sont généralement plus élevées dans les campagnes, à 50 ou à 100 km des villes polluées. Là, l’ozone a le régime parfait pour y être formé : des concentrations ni trop élevées ni trop faibles d’oxydes d’azote et de COV. Cette réalité est un autre paradoxe de l’ozone. Mais alors que faire pour mieux surveiller cette source de pollution ?
Surveillance et stratégies de réduction d’ozone en Europe
Bilan de la qualité de l’air en île de France. Il n’existe pas de valeur limite réglementaire pour l’ozone. L’ensemble des Franciliens était exposé à des niveaux moyens annuels largement supérieurs aux recommandations de l’OMS. Air Parif, CC BY
Pour diminuer l’ozone dans la troposphère, la stratégie est de réduire les émissions de ses précurseurs. Aujourd’hui, on note des tendances à la baisse pour différents polluants en France. Par exemple, les concentrations en particules fines et des NOx ont baissé en moyenne de 40 % entre 2013 et 2023 en Île-de-France.
Bilan de la qualité de l’air en île de France. Il n’existe pas de valeur limite réglementaire pour l’ozone. L’ensemble des Franciliens était exposé à des niveaux moyens annuels largement supérieurs aux recommandations de l’OMS. Air Parif, CC BY
Par contre, l’ozone est resté stable sur la même période. On parle de chimie fortement non linéaire. Si les réductions des précurseurs ne sont pas équilibrées, elles peuvent entraîner des résultats inattendus. Par exemple, réduire uniquement les oxydes d’azotes ou uniquement les COV sans réduire l’autre précurseur peut déplacer l’équilibre chimique de manière à maintenir ou même augmenter les niveaux d’ozone. Ceci rend délicate la conception de stratégies : réduire uniformément les émissions de précurseurs ne conduit pas systématiquement à des réductions des niveaux d’ozone. Tous les Franciliens sont de ce fait exposés à des concentrations d’ozone plus grandes que les seuils fixés par l’Organisation mondiale de la santé.
Les effets de l’ozone troposphérique, et en général de tout polluant atmosphérique, ne sont toutefois pas qu’une question locale. Les concentrations des polluants dépendent aussi du transport du polluant lui-même, ou de ses précurseurs, à partir de sources parfois situées à des centaines de kilomètres. Une étude de 2024 a montré que plus de 50 % de la mortalité due à l’ozone en Europe, est associée à l’ozone transporté depuis l’extérieur du continent.
Concentrations futures en ozone
L’agence européenne de l’environnement note dans son rapport sur la pollution de l’air en Europe, que l’exposition à court terme à l’ozone troposphérique a causé 22 000 décès prématurés dans 41 pays européens en 2021 dont 2 370 en France. L’augmentation des températures accélérera le processus chimique de formation de l’ozone troposphérique. Ceci menace aussi la sécurité alimentaire actuelle et future.
Près de deux siècles après son identification, l’ozone reste de fait une molécule à bien des égards mystérieuse.
La compréhension scientifique des cycles chimiques et du comportement physico-chimique des molécules clés de l’atmosphère, comme l’ozone, est donc indispensable pour établir des stratégies politiques et économiques coordonnées entre les pays afin de réduire les risques sanitaires et les impacts des activités anthropiques.
La législation de l’UE sur la restauration de la nature, à laquelle les Etats membres ont donné lundi leur ultime feu vert, vise à enrayer le déclin de la biodiversité en réparant les écosystèmes abîmés et en préservant forêts, cours d’eau et terres agricoles, un texte cependant édulcoré après une âpre bataille politique.
Pollution, urbanisation, exploitation intensive: selon Bruxelles, 80% des habitats naturels dans l’UE sont dans un état de conservation « mauvais ou médiocre » (tourbières, dunes, prairies particulièrement), et jusqu’à 70% des sols sont en mauvaise santé.
Après la validation des eurodéputés fin février, le vote des ministres de l’Environnement permet l’entrée en vigueur du texte.
Réparer les écosystèmes abîmés
En lien avec l’accord international Kunming-Montréal (COP15 Biodiversité), le texte impose aux Vingt-Sept d’instaurer d’ici 2030 des mesures de restauration sur 20% des terres et espaces marins à l’échelle de l’UE, puis d’ici 2050 sur l’ensemble des zones qui le nécessitent.
Divers types d’habitats sont listés (milieux avec faune et flore spécifiques: zones humides, prairies, forêts, rivières, prairies sous-marines…): chaque Etat sera tenu de restaurer d’ici 2030 au moins 30% de ces habitats en mauvais état, puis 60% d’ici 2040 et 90% d’ici 2050. Une flexibilité est aménagée pour « les habitats très communs et répandus ».
Jusqu’en 2030, priorité devra être donnée aux sites situés sur les zones classées Natura 2000. Les Etats seront tenus d’établir des feuilles de routes précises.
Non-détérioration
Bruxelles souhaitait imposer un objectif contraignant de « non-détérioration » (maintien en bon état) sur les zones ayant fait l’objet d’une restauration. Etats et eurodéputés ont préféré fixer une simple obligation à prendre des mesures, sans contrainte de résultat.
Des flexibilités existeront pour les pays couverts majoritairement d’un seul type d’écosystème (pays scandinaves), et des dérogations sont prévues pour les énergies renouvelables ou infrastructures militaires.
Terres agricoles
Dans leur mandat de négociation initial, les eurodéputés avaient supprimé complètement l’article concernant les terres agricoles. Il a finalement été rétabli suite aux pourparlers avec les Etats, sous une forme nettement assouplie.
Les Etats devront prendre des mesures « visant à parvenir à des tendances en hausse » d’ici fin 2030 pour deux des trois indicateurs (papillons de prairies, carbone dans le sol, part des terres agricoles « à haute diversité »), avec des objectifs de population d’oiseaux communs en campagne.
Et 30% des tourbières drainées utilisées en agriculture devront être restaurées d’ici 2030 (dont au moins un quart en les réhumidifiant), 40% d’ici 2040 et 50% d’ici 2050: l’idée est de raviver ces puits de carbone naturels et réserves de biodiversité.
Mais des « souplesses » seront possibles pour les Etats les plus concernés, et la remise en eau restera « facultative » pour les agriculteurs et propriétaires privés.
Enfin, les Etats sont tenus de stopper le déclin des populations des pollinisateurs d’ici 2030 au plus tard, avant d’en accroître la population, avec une surveillance régulière.
En revanche, l’objectif indicatif proposé par Bruxelles pour l’extension de zones « à haute diversité » (haies, étangs, arbres fruitiers…) sur 10% des terres agricoles à l’échelle de l’UE a très tôt disparu, face à la bronca des eurodéputés de droite, qui y voyaient une menace pour la sécurité alimentaire.
« Frein d’urgence »
Un dispositif a été introduit pour suspendre l’application des dispositions du texte en cas de circonstances « exceptionnelles », en particulier de « graves conséquences sur la disponibilité des terres nécessaires pour assurer une production suffisante pour la consommation de l’UE ».
Ce « frein d’urgence » serait déclenché par la Commission européenne pour une durée d’un an maximum.
Villes, forêts, cours d’eau
Les Etats seront contraints de ne pas diminuer leurs surfaces d’espaces verts et arborés en ville en 2030 par rapport à 2021 (avec des flexibilités s’ils constituent déjà 45% des écosystèmes urbains), puis de continuer à les renforcer.
Le texte prévoit de supprimer les obstacles (par exemple certains petits barrages obsolètes) sur les fleuves et rivières afin d’atteindre au moins 25.000 km de cours d’eau « libres » d’ici 2030 pour une meilleure « connectivité naturelle ».
A même échéance, les Etats devront avoir adopté des mesures permettant une évolution « positive » sur plusieurs indicateurs forestiers: carbone, populations d’oiseaux, quantité de bois mort sur pied et au sol… Sur ce dernier point, l’application tiendra compte des risques d’incendie dans les régions très sèches.
L’objectif indicatif de planter au moins trois milliards d’arbres supplémentaires dans l’UE d’ici 2030 a été inscrit dans la législation.
Financements
Environ 115 milliards d’euros du budget européen 2021-2027 sont prévus pour la biodiversité.
Bruxelles estime que chaque euro investi rapportera entre 8 et 38 euros, via les avantages d’écosystèmes sains (dépenses de santé, pollinisation, qualité des sols, moins d’inondations, atténuation climatique, stocks de poissons préservés….).
Un trou béant de 20 mètres de profondeur éventre le coeur de Berlin. D’ici deux ans, ce chantier titanesque donnera naissance au plus grand réservoir de la capitale allemande, capable de recueillir des eaux devenues précieuses.
« Avant, l’objectif était d’évacuer les eaux de pluie pour traverser la ville sans bottes de caoutchouc », plaisante le porte-parole de la gestion des eaux de Berlin, Stephan Natz, casque de chantier vissé sur la tête au bord du cratère de béton.
Mais la métropole a changé de cap et oeuvre désormais à stocker l’eau de pluie là où elle tombe pour limiter les inondations et lutter contre la sécheresse.
C’est le concept de la « ville-éponge », théorisé dès les années 1970 et adopté en 2018 par Berlin.
Aux Etats-Unis, en Chine, en Europe, de nombreuses centres urbains se sont convertis à cette démarche qui propose d’absorber, collecter, drainer et ré-utiliser les eaux de ruissellement.
Le changement climatique entraîne « une répartition plus discontinue des pluies, c’est-à-dire des sécheresses auxquelles succèdent de fortes pluies, et un réchauffement toujours croissant, qui augmente l’évaporation », explique M. Natz.
Cinq piscines olympiques
Symbole de la transformation en cours : la réserve d’eau géante en construction dans le centre de la capitale, à moins de deux kilomètres de l’emblématique Porte de Brandebourg.
Le bassin de 40 mètres de diamètre recueillera près de 17.000 m3 d’eau –cinq fois la capacité d’une piscine olympique– la stockera puis l’enverra en station d’épuration.
Car avec un système d’égouts vieux de 150 ans et des intempéries plus extrêmes que dans le passé, la ville n’est plus capable de gérer à la fois les eaux usées et les eaux de pluie: « en cas de fortes pluies, les eaux se mélangent et débordent jusque dans le fleuve de la Spree, provoquant la mort des poissons et une pollution visuelle », explique Stephan Natz.
Dans le même temps, Berlin, pourtant construite sur d’anciens marais, fait face à un sévère manque d’eau depuis plusieurs années.
Après cinq ans de sécheresse, les nappes phréatiques n’ont toujours pas retrouvé leur niveau normal, selon des données de l’Institut Leibniz pour l’écologie des eaux douces et la pêche.
« Il y a eu une lente prise de conscience de la valeur de l’eau à Berlin. C’est l’un des endroits les plus secs d’Allemagne », souligne Darla Nickel, la directrice de l’Agence de gestion des eaux de pluie de la capitale allemande, créée pour accompagner la transformation de la ville en éponge.
Chaque nouveau projet immobilier est désormais tenu d’appliquer cette stratégie en développant des techniques de récolte des eaux de pluie.
Sorti de terre il y a environ 5 ans, le Quartier 52 degrés Nord, dans le sud-ouest de la ville, applique avec soin les nouveaux préceptes.
Autour de trois grands bassins en enfilade où le vent souffle dans les roseaux, jeunes parents avec poussettes, enfants et personnes âgées se côtoient joyeusement.
« Tout simple ! »
L’eau de pluie « est collectée sur les toits végétalisés et dans ces bassins. L’eau s’évapore, créant ainsi un air plus agréable », explique Darla Nickel. Les trottoirs végétalisés sont également inclinés pour que l’eau s’infiltre plus facilement dans les sols.
« Vous voyez ça peut être vraiment tout simple! » s’exclame Mme Nickel.
Mais l’enjeu est aussi de multiplier ce type de mesures en coeur de ville — même si Berlin est deux fois moins dense que Paris.
« Nous avons progressé beaucoup plus lentement avec le bâtiment existant qu’avec les nouvelles constructions », concède Darla Nickel.
Dans un quartier historique de Berlin, une place est par exemple en cours de rénovation pour collecter l’eau de pluie et l’injecter dans les nappes phréatiques.
L’agence de gestion des eaux de pluie accompagne plus d’une trentaine de projets en lien avec la « ville-éponge ».
La municipalité incite aussi les particuliers à installer des récupérateurs d’eau ou un toit végétal en les exemptant de redevance pour la gestion et l’épuration des eaux de pluie.
Les responsables locaux sont néanmoins conscients qu’il faudra plusieurs générations avant que Berlin ne devienne vraiment une « éponge ». « Reste à savoir si le changement climatique nous en laissera le temps », observe Stephan Natz.
Sous une tente le long d’un fjord dans l’ouest du Danemark, bénévoles et scientifiques s’affairent à préparer des plants d’herbes marines avant de les transférer dans l’eau pour restaurer l’écosystème de ce bras de mer fortement touché par la désoxygénation.
Dans le pays scandinave, qui jouit d’une bonne réputation en matière environnementale, 7.500 km2, soit 17% de la superficie totale, sont touchés par le problème, selon l’Agence de l’environnement danoise qui n’a classé que cinq des 109 zones côtières en « bon état écologique ».
Privées d’oxygène, faune et flore marines disparaissent. A Vejle, une caméra de surveillance sous-marine installée par la municipalité n’a détecté qu’un seul poisson en 70 heures.
Au Danemark où plus de 60% de la superficie du pays sont consacrés à l’agriculture, l’une des plus fortes proportions au monde, les sonnettes d’alarme ne cessent de retentir.
En 2022, un rapport de l’Université du Danemark du Sud soulignait le « mauvais état environnemental » de ce fjord long de 22 km, dû à la forte présence d’azote issu d’engrais « dont la majeure partie provient du ruissellement diffus des zones cultivées ».
Et quand le mercure monte, les problèmes s’accumulent.
« Nous avons eu un été très chaud en 2023, ce qui a entraîné un énorme appauvrissement en oxygène », confirme à l’AFP Mads Fjeldsoe Christensen, biologiste employé par la mairie. « C’était assez grave, nous avons vu beaucoup de poissons morts ».
Pour pallier ce drame écologique, les scientifiques et la municipalité ont décidé en 2018 de réintroduire des herbes marines, ce qui permet de restaurer l’environnement sous-marin.
Dans les zones encore prospères, les scientifiques prélèvent des herbes, puis, à terre, des bénévoles enroulent les pousses ondulées autour d’un clou dégradable, afin que les plongeurs puissent ensuite facilement les fixer au fond de la mer.
C’est un premier pas pour améliorer l’état du fjord dont l’écosystème s’est effondré ces dernières années.
« La zostère (ou varech marin, NDLR) est l’endroit où tous les poissons grandissent, c’est comme un jardin d’enfants pour eux. Si vous n’avez pas de zostères, il n’y a tout simplement pas d’espace pour que la population de poissons grandisse », explique M. Fjeldsoe Christensen.
Retour de la vie aquatique
Depuis le début du projet, plus de 100.000 herbes ont été plantées à travers six hectares de fonds marins.
Par endroits, les plongeurs redécouvrent désormais une vie aquatique, avec crabes et poissons.
« On voit les effets de la restauration de la nature », affirme le biologiste Timi Banke, de l’université du Danemark du sud (SDU), qui participe au projet.
Au mois d’avril, Greenpeace avait toutefois organisé les funérailles en plein air du fjord pour attirer l’attention sur la mauvaise santé des eaux côtières du pays.
« Il est en mauvais état, c’est pourquoi nous faisons quelque chose, mais il n’est pas mort », assure le scientifique, qui se félicite de la mobilisation des ONG et des locaux.
A Vejle, une cinquantaine de bénévoles étaient venus prêter main forte aux équipes scientifiques malgré un temps très maussade.
Lors de la journée mondiale de l’océan, le 8 juin, le think-tank « Taenketanken Hav » a organisé des opérations de plantation d’herbes marines sur 32 sites à travers le pays.
« En plantant des zostères, nous mettons l’accent sur la restauration de la nature, mais cela ne veut pas dire que nous devons oublier qu’il faut aussi réduire les émissions de nutriments dans les eaux danoises » à la qualité dégradée, explique la directrice-générale de l’ONG Liselotte Hohwy Stokholm, sur son site.
En juillet 2023, au comble de la torpeur estivale, une question brûlante échauffait l’hémicycle du Parlement européen. L’Europe en fait-elle assez pour protéger l’environnement ? Au-delà de la protection de la nature, ne faudrait-il pas s’engager un cran plus loin, proactivement, à la « restaurer » ? Cette idée était au centre d’une proposition de règlement adoptée à une très courte majorité, le 11 juillet 2023, après un parcours législatif particulièrement houleux au sein de la Commission agriculture. L’essentiel des débats a porté sur le périmètre de ce règlement (dont les terres agricoles ont finalement été exclues) ainsi que sur le niveau de contrainte qu’elle exerce sur les États membres.
Pour les résumer succinctement, les débats mettaient en scène l’habituelle opposition entre la protection de l’environnement, plutôt soutenue à gauche et par les verts, et la protection de l’économie et des activités agricoles, plutôt soutenue à droite et, en particulier, par le Parti populaire européen.
Si personne n’était d’accord sur la réponse à apporter, le constat de départ fait consensus. Il est celui d’une perte considérable de biodiversité et d’une incapacité à endiguer la déplétion des écosystèmes terrestres et marins. Ce constat, établi par un rapport de l’Agence européenne de l’environnement, désigne les facteurs responsables de cette situation : l’emprise toujours croissante du bâti, des modèles agricoles très intensifs mais encore et surtout une incapacité du cadre réglementaire actuel à produire des effets concrets. Ce diagnostic a conduit la Commission à faire de la restauration de la nature un enjeu politique majeur de son Pacte vert, en renforçant le caractère contraignant des mesures.
The Conversation France, Fourni par l’auteur
Mais ni la notion de restauration elle-même, ni le type de démarche que cette notion implique n’ont été discutés.
Restaurer à l’identique ou réinterpréter la nature ?
Pourtant, cette idée ne va pas de soi, et la question mérite d’être posée : peut-on seulement « restaurer » la nature ? Le terme de restauration suggère un retour, sinon à un état initial, du moins à un état antérieur. Dès lors, comment déterminer quel état antérieur fait référence ? Faut-il revenir à la situation qui existait il y a 10, 20, 50 ou 100 ans ? Et comment caractériser l’état auquel il faudrait revenir ? Parmi les innombrables espèces végétales et animales peuplant les sites concernés, lesquelles seront prises en compte dans une démarche de restauration de l’écosystème ? Comment établir la liste des entités qui ont souffert (sols, animaux, humains, rivières, végétation, etc.) ? Comment faire le tri entre ce qui compte et ce qui sera négligé ? En pratique, les réponses à de telles questions dépendent toujours de circonstances situées.
Prenons le cas de l’exploitation de l’or alluvionnaire en forêt tropicale, en Guyane française. Ce type d’exploitation consiste à creuser le lit argileux d’un cours d’eau pour en extraire de l’or, ce qui implique nécessairement de détruire une zone de forêt et de détourner un cours d’eau. La fine couche de sol fertile est rapidement dispersée par les pluies, laissant à nu un sol stérile et en proie à une érosion rapide. Depuis les années 2000, les exploitants ont l’obligation légale de réhabiliter et de revégétaliser les sites miniers. Il est notamment attendu des opérateurs miniers qu’ils effectuent des travaux de terrassement afin de reboucher les trous qu’ils ont creusés et de recréer les méandres de la rivière, et qu’ils replantent des arbres sur au moins 30 % de la surface déboisée. Mais, en pratique, un flou persiste sur les critères permettant de juger si les travaux de réhabilitation et de revégétalisation sont satisfaisants, afin de libérer (ou non) l’exploitant minier de ses obligations.
Agents de l’ONF (office national des forêts), experts travaillant dans des bureaux d’étude, chercheurs et fonctionnaires de l’administration impliqués dans les processus de reforestation se penchent sur le problème et y apportent des réponses différentes. Certains acteurs insistent sur le rétablissement d’un couvert végétal sur le sol déboisé, d’autres sur le retour d’une activité microbienne dans le sol, d’autres encore sur la présence d’arbres « charismatiques », endémiques de la Guyane. Quant à la rivière, certains acteurs insistent sur un reprofilage du cours d’eau fidèle aux tracés d’origine, quand d’autres préfèrent des méthodes qui portent moins sur la reconstruction d’un paysage que sur le retour de la vie aquatique.
Les limites de la restauration
Dans un contexte de ressources techniques et financières limitées – les entreprises impliquées dans l’exploitation de l’or alluvionnaire, souvent décrites comme « artisanales », opèrent avec relativement peu de moyens – il est difficile de mettre en pratique ces diverses exigences. Pour prendre la mesure de ces limites techniques et financières, on peut citer par exemple le cas de très petites entreprises travaillant avec une ou deux pelles mécaniques et qui jugent trop chers les services des bureaux d’étude spécialisés dans les travaux de réhabilitation et de revégétalisation. Dans ces cas-là, les travaux de réhabilitation sont conduits en interne, par les mêmes ouvriers qui ont creusé le flat alluvionnaire. Une autre difficulté souvent évoquée est liée à l’approvisionnement en graines ou en plants en grande quantité, au vu du petit nombre de pépinières spécialisées dans la revégétalisation des sites endommagés par l’activité minière.
Finalement, l’ambition d’un retour à un état antérieur aux perturbations liées à l’activité humaine peut se révéler discutable si elle se fonde sur une vision de la nature dans laquelle les humains n’ont pas de place et sont pensés comme extérieurs. C’est en particulier un problème pour des groupes humains autochtones dont les modes de vie et de subsistance sont étroitement liés au milieu. Des politiques fondées sur une telle vision de la nature peuvent par exemple conduire à exclure certaines activités humaines (chasse, pêche, cueillette), en favoriser d’autres (tourisme vert) et ainsi définir de bons et mauvais usages d’un milieu naturel. Par ailleurs, les paysages pensés comme naturels sont souvent le résultat d’interventions humaines et portent donc la trace d’événements et d’organisations sociales et politiques passés, impliquant souvent de multiples oppressions. Ainsi, la forêt tropicale guyanaise est un espace qui ne peut être envisagé comme « vierge » et vide d’humains que parce que l’arrivée des colons européens a provoqué, par la violence et la propagation de maladies, une chute tristement spectaculaire de la population autochtone qui la peuplait.
On le voit, au travers de situations concrètes faites de contraintes financières, d’incertitudes scientifiques et de difficultés techniques, l’ambition de restaurer la nature se traduit par un geste partiel et partial, qui suppose une réinvention et une réinterprétation a minima d’un milieu naturel plutôt qu’un retour à l’identique. Les acteurs impliqués dans le contrôle des travaux de réhabilitation des zones endommagées par l’exploitation minière ont d’ailleurs cessé d’employer le terme de restauration, estimant qu’un retour à l’identique des sites est impossible, et que la destruction causée par les mines d’or est en partie irrémédiable.
Remédiation plutôt que restauration
En plus d’idéaliser le passé, la notion de « restauration » dépolitise le futur. En effet, l’idée qu’une restauration de la nature est possible peut se révéler délétère si elle est employée pour justifier de nouveaux projets impliquant des dommages environnementaux. Nous proposons de mettre en avant la notion de remédiation écologique.
D’abord, remédier signifie apporter un remède : ce terme insiste sur le dommage causé et rappelle ainsi l’existence d’une situation problématique nécessitant de l’attention et du soin. Plutôt qu’un retour en arrière ou à l’identique, la « remédiation » évoque un processus de transformation à l’issue incertaine, qui laisse visibles non seulement les traces des destructions écologiques passées, mais aussi les traces des gestes de réparation accomplis sur un milieu. En effet, certaines opérations de remédiation peuvent échouer tout à fait, ou ne réussir que partiellement. Dans le cas de la forêt guyanaise par exemple, les arbres replantés sur les sites miniers ne survivent pas toujours sur un sol stérile, ou bien forment un couvert végétal qui améliore la situation en limitant l’érosion sans pour autant évoluer vers un retour de la forêt tropicale.
Plutôt que de revenir à un passé figé, la notion de remédiation invite à fabriquer de nouvelles médiations écologiques, et donc à poser explicitement la question inévitable de ce qui est considéré comme important et précieux dans une situation donnée. En d’autres termes, elle rend visibles et débattable les choix qui doivent être faits. En effet, les différentes options techniques favorisent différents types d’êtres (arbres, animaux, micro-organismes, etc.) en organisant des conditions propices à leur implantation à partir de la situation de dégât écologique. Il s’agit donc de réinterpréter les relations entre les êtres peuplant un milieu qui a changé, souvent avec des moyens limités.
Au-delà de la question sémantique, le choix d’un terme pour décrire des opérations de réparation de la nature implique différents rapports à la nature, aux torts qui ont été causés aux milieux et aux façons d’y répondre. Ainsi, « restaurer » naturalise un état auquel il faudrait revenir alors que « remédier » implique de fabriquer de nouvelles médiations tout en faisant exister, de façon pratique, le fait même que ces relations aient été endommagées en premier lieu – et donc la nécessité de les réparer. En ce sens, le terme de remédiation nous semble mieux indiqué pour tendre vers une réinvention des relations entre humains et non-humains, réunis dans une seule communauté de destin. Finalement, la notion de remédiation écologique offre une ligne de fuite entre une position cynique, postulant que les écosystèmes sont irrémédiablement détruits, et une position prométhéenne utilisant les possibilités de restauration comme argument pour justifier qu’on continue à produire et à exploiter comme avant.
Cet article s’appuie sur des articles scientifiques à paraître à la suite de travaux sur les exploitations minières dans la forêt guyanaise menés conjointement par Nassima Abdelghafour, Liliana Doganova et Brice Laurent, ainsi que sur le projet de recherche interdisciplinaire financé par le European Research Council, « The Body Societal », sous la coordination de François Thoreau (GA959477).
C’est un paradoxe de notre époque : alors que les effets du changement climatique sont de plus en plus couverts par les médias et n’ont jamais été aussi saillants pour les populations, le climatoscepticisme reprend lui des forces au gré de l’actualité climatique. D’après un sondage mené par Ipsos et le Cevipof en 2023, ce sont 43 % de Français qui refusent de « croire » au réchauffement du climat.
Plusieurs fois annoncé comme dépassé ou cantonné à des sphères complotistes, le climatoscepticisme n’en finit pas de se régénérer. Si les origines de ce courant remontent aux États-Unis, il prospère chez nous aujourd’hui via des incarnations bien françaises, comme l’a montré le récent documentaire La Fabrique du mensonge sur le sujet. Tâchons-donc de revenir un peu en arrière pour comprendre le succès actuel de ces discours niant le dérèglement climatique.
L’éternel retour du climatoscepticisme
Dans les années 1980, aux États-Unis, l’émergence et la propagation d’une « contre-science » du climat ont résulté de la mobilisation de think tanks liés au parti républicain et au lobbying de grandes entreprises, principalement dans le secteur de la production pétrolière, en s’inspirant par ailleurs des pratiques de l’industrie du tabac.
Le terme de « climatoscepticisme » est, à cet égard, lui-même aussi trompeur que révélateur : en liant « climat » et « scepticisme », le terme donne l’impression d’une posture philosophique vertueuse (notamment la remise en question critique et informée), et induit en erreur. Car il s’agit ici bien moins de scepticisme que de déni, voire de cécité absolue vis-à-vis de faits scientifiques et de leurs conséquences, comme le rappelle le philosophe Gilles Barroux.
Mais qu’importe : au moment de l’accord de Paris et du consensus de plus en plus large sur le climat, le climatoscepticisme semblait réduit à portion congrue : en France, en 2019, la Convention citoyenne pour le climat montrait que le sujet pouvait être pris au sérieux tout en donnant lieu à des expérimentations démocratiques. Puis en août 2021, la loi « Climat et résilience » semblait ancrer un acte politique symbolique important, bien qu’insuffisant.
Pourtant, malgré ces évolutions politiques, le climatoscepticisme prospère aujourd’hui en s’éloignant de son incarnation et champ originel, puisqu’il constitue désormais une forme de discours, avec ses codes, ses représentations et ses récits. C’est précisément en cela qu’il est si dangereux : du point de vue linguistique, narratif et sémantique, il utilise des ressorts hélas efficaces, qui ont pour objectif d’instiller le doute (a minima) ou l’inaction (a maxima).
Plus clairement, les sphères climatosceptiques vont par exemple utiliser des termes aux charges sémantiques équivoques (climatorassurisme, climatoréalisme…), remettre en question la véracité des travaux du GIEC, mettre en exergue les variations du climat à l’échelle du temps géologique (la Terre ayant toujours connu des périodes plus ou moins chaudes ou froides), ou bien encore expliquer que toute action mise en œuvre pour lutter contre le changement climatique relèverait en fait de l’autoritarisme liberticide. En d’autres termes, le doute est jeté sur tous les domaines, sans distinction.
De ce point de vue, il est important de noter que le climatoscepticisme peut prendre plusieurs formes : déni de l’origine anthropique du réchauffement, mise en exergue de prétendus cycles climatiques, remise en cause du rôle du CO2 ou technosolutionnisme chevronné sont autant de variables qui donnent sa redoutable vitalité au climatoscepticisme.
Mais que cachent les discours climatosceptiques ? Outre les intérêts économiques, on retrouve également la préservation d’un ordre social et de systèmes de domination spécifiques : domination de l’Homme sur ce que l’on appelle abusivement la « Nature » (incluant les autres espèces, l’intégralité de la biodiversité et les ressources), exploitation des ressources nécessaires à l’activité industrielle et économique, mais aussi domination de certaines communautés sur d’autres – notamment parce que les femmes ou les populations indigènes sont plus vulnérables au changement climatique, tout en représentant également les populations les plus promptes à proposer des innovations pour contrer ses impacts.
Tag de l’artiste Banksy à Camden en Grande-Bretagne,dénonçant le réchauffement climatique. Dunk/Flickr, CC BY-NC
L’efficacité du climatoscepticisme : le secret de sa longévité ?
Au-delà de sa pérennité, les recherches ont montré à quel point le climatoscepticisme restait efficace pour retarder l’action politique. Il ne s’agit pas ici de dire que la classe politique est climatosceptique, mais qu’un certain nombre d’acteurs climatosceptiques finissent par diffuser des discours qui font hésiter les décideurs, retardent leurs actions ou font douter quant aux solutions ou alternatives à mettre en place. La France n’échappe pas à cette tendance : entre les coups médiatiques de Claude Allègre, l’accueil de Greta Thunberg à l’Assemblée nationale ou encore les incursions de divers acteurs climatosceptiques (se désignant eux-mêmes comme climatoréalistes ou climatorassuristes), le paysage médiatique, politique et citoyen se retrouve régulièrement pollué par ce type de discours.
Doté de solides ressources financières, ce mouvement a pu contester les résultats scientifiques dans la sphère publique, afin de maintenir ses objectifs économiques et financiers. Le GIEC en a, par ailleurs, fait les frais de manière assez importante – et encore aujourd’hui ; régulièrement en effet, des scientifiques du GIEC comme Jean Jouzel ou Valérie Masson-Delmotte, qui se sont engagés pour porter de manière pédagogique les travaux collectifs dans l’espace médiatique, se sont retrouvés la cible de critiques, notamment sur la véracité des données traitées, ou la raison d’être financière du groupement scientifique mondial. Cela est notamment régulièrement le cas sur les réseaux sociaux, comme le montrent les travaux de David Chavalarias.
Climatoscepticisme : les raisons d’un succès
Au-delà de ces constats informatifs, une question émerge : pourquoi sommes-nous si prompts à embrasser, de près ou de loin, certaines thèses climatosceptiques ? Pourquoi cette forme de déni, souvent mâtinée de relents complotistes, parvient-elle à se frayer un chemin dans les sphères médiatiques et politiques ?
Pour mieux comprendre cet impact, il faut prendre en considération les enjeux sociaux liés au réchauffement climatique. En effet, cette dimension sociale, voire anthropologique est capitale pour comprendre les freins de résistance au changement ; si la réaction au changement climatique n’était qu’affaire de chiffres et de solutions techniques, il y a longtemps que certaines décisions auraient été prises.
En réalité, nous avons ici affaire à une difficulté d’ordre culturel, puisque c’est toute notre vie qui doit être réorganisée : habitudes de consommation ou pratiques quotidiennes sont concernées dans leur grande diversité, qu’il s’agisse de l’utilisation du plastique, de la production de gaz à effet de serre, du transport, du logement ou de l’alimentation, pour ne citer que ces exemples.
Le changement est immense, et nous n’avons pas toujours les ressources collectives pour pouvoir y répondre. De plus, comme le rappelle le philosophe Paul B. Preciado, nous sommes dans une situation d’addiction vis-à-vis du système économique et industriel qui alimente le changement climatique ; et pour faire une analogie avec l’addiction au tabac, ce ne sont jamais la conscience des chiffres qui mettent fin à une addiction, mais des expériences ou des récits qui font prendre conscience de la nécessité d’arrêter, pour aller vite. Cela étant, le problème est ici beaucoup plus structurel : s’il est aisé de se passer du tabac à titre individuel, il est beaucoup plus compliqué de faire une croix sur le pétrole, à tous les niveaux.
La peur de changement systémique, notamment mis en avant par les militants écologiques, raison d’être du climatosceptisme ? Chris Yakimov/Flickr, CC BY-NC
Paradoxalement, c’est au moment où les effets du changement climatique sont de plus en plus couverts par les médias que le climatoscepticisme reprend des forces, avec une population de plus en plus dubitative. Ce qui paraît paradoxal pourrait en réalité être assez compréhensible : c’est peut-être précisément parce que les effets sont de plus en plus visibles, et que l’ensemble paraît de plus en plus insurmontable, que le déni devient une valeur refuge de plus en plus commode. Il s’agirait alors d’une forme d’instinct de protection, qui permettrait d’éviter de regarder les choses en face et de préserver un mode de vie que l’on refuse de perdre.
Si le climatoscepticisme nous informe sur nos propres peurs et fragilités, il est aussi symptomatique du manque de récits alternatifs qui permettraient d’envisager l’avenir d’une toute autre manière. En effet, pour le moment, nous semblons penser la question du changement climatique avec le logiciel politique et économique du XXè siècle. Résultat : des récits comme le climatoscepticisme, le greenwashing, le technosolutionnisme (le fait de croire que le progrès technique règlera le problème climatique), la collapsologie ou encore le colibrisme (le fait de tout faire reposer sur l’individu) nous piègent dans un archipel narratif confus, qui repose plus sur nos croyances et notre besoin d’être rassurés, que sur un avenir à bâtir.
De fait, le climatoscepticisme prospère encore car il est le symptôme d’autodéfense d’un vieux monde qui refuse de mourir. Sans alternative désirable ou réaliste, alors que nos sociétés et nos économies sont pieds et poings liés par la dépendance aux énergies fossiles, nos récits sont condamnés à tourner en rond entre déni, faux espoirs et évidences trompeuses.
C’est bien là tout le problème : si les chiffres sont importants pour se rendre compte de l’importance du changement et de ses conséquences (y compris pour mesurer les fameux franchissements des limites planétaires), ce n’est pas avec des chiffres seuls que l’on met en mouvement les sociétés et les politiques. Les tenants du climatoscepticisme ont parfaitement compris cette limite, en nous proposant les certitudes confortables d’un vieux monde inadapté, face aux incertitudes paralysantes d’un avenir qui sera radicalement différent du monde que nous connaissons, mais que nous avons le choix de pouvoir écrire.
Le 9 juin dernier, les élections européennes ont vu l’extrême droite atteindre un score historique et l’effritement des groupes centristes et écologistes. En ligne de mire, un prochain Parlement européen qui sera moins pro-climat, ce qui crée un double risque de détricotage du « Pacte vert » adopté lors de la précédente mandature et de non atteinte des objectifs climatiques de 2030.
Ce risque de décrochage des ambitions climatiques existe aussi en France, plongée dans une crise politique depuis l’annonce par Emmanuel Macron de la dissolution de l’Assemblée Nationale et d’un retour aux urnes pour des élections législatives anticipées.
Peu présents dans le débat public, les enjeux climatiques de ce nouveau scrutin méritent pourtant d’être explicités : en effet, le climat est devenu l’un des marqueurs politiques les plus clivants au sein de l’hémicycle. Et le programme du Rassemblement national (RN), s’il venait à avoir la majorité à l’Assemblée, entraînerait une triple sortie de route pour le pays en matière de climat.
La France doit mettre les bouchées doubles pour réduire ses émissions
Coïncidence des calendriers, le CITEPA, l’organisme en charge de l’inventaire national des émissions de gaz à effet de serre, vient de publier mi-juin ses données les plus à jour. On y découvre un bon résultat pour 2023, avec des émissions nationales en diminution de 5,8 % par rapport à 2022. Le recul par rapport à 1990 est de presque un tiers. Il a été intégralement réalisé depuis 2005, grâce à une tendance de l’ordre de – 2 % par an.
Emissions brutes de gaz à effet de serre de la France. Fourni par l’auteur
Cependant, pour atteindre 268 millions de tonnes (Mt) équivalent CO2 en 2030, l’objectif climatique conforme à nos engagements dans le cadre du Pacte vert, il faudra encore doubler le rythme de baisse entre 2023 et 2030.
Une première difficulté est que cet objectif n’a pas encore été intégré dans la loi française. Pour des raisons politiques, le gouvernement n’a pas présenté au Parlement le projet de loi énergie-climat qui aurait dû être débattu et adopté en juillet 2023. La priorité a été donnée à la réforme des retraites, qui a mis le climat au second rang des priorités. Ce déficit de débat démocratique est maintenant une difficulté pour accélérer la transition bas carbone.
Émissions de gaz à effet de serre par secteur en france
Car l’accélération des réductions d’émissions implique de lever des contraintes spécifiques à chaque secteur. Mais l’examen des dynamiques sectorielles met justement en relief deux nouvelles difficultés :
Les émissions du secteur des transports restent supérieures à celles de 1990 et ne sont pas en phase avec les objectifs. Il va donc falloir amplifier les actions dans ce secteur, sans exacerber les inégalités entre citoyens, suivant leur mode d’habitat et leur éloignement des centres urbains. N’oublions pas la fronde des « gilets jaunes » qui a marqué le début du premier quinquennat d’Emmanuel Macron à la suite de l’envolée des prix des carburants.
Parallèlement à la baisse des émissions, la France doit accroître l’absorption du carbone atmosphérique par les forêts et les autres puits de carbone pour viser la neutralité carbone (émissions « net zéro »). Or, du fait de l’absence d’actions d’adaptation aux impacts du changement climatique, les massifs forestiers ont perdu plus de la moitié de leur capacité de séquestration du CO2 au cours des 15 dernières années.
Le volet adaptation est, de fait, le parent pauvre de la politique climatique. Les Français ont le sentiment que les gouvernements leur demandent toujours plus pour réduire les émissions, mais ne les protègent pas face au dérèglement du climat.
Le climat, nouvelle fracture dans l’hémicycle
Dernière difficulté pour passer à la vitesse supérieure, et non des moindres : le climat est devenu l’un des marqueurs politiques les plus clivants au sein de la classe politique.
Le 21 octobre 2008, la loi dite « Grenelle 1 », la première à introduire un plan d’action face au réchauffement climatique, a été votée par 536 députés sur 551 présents. Elle était portée par un ministre centriste, Jean-Louis Borloo, qui avait préalablement organisé des débats entre parties prenantes dans le cadre du « Grenelle de l’environnement ».
Ce consensus sur la nécessité de l’action a volé en éclat avec la montée du Rassemblement National (RN). Après avoir attiré un tiers des électeurs (40 % en comptant les autres partis d’extrême droite) aux Européennes, ce parti campe désormais au seuil du pouvoir.
Or, son programme tourne le dos à l’action climatique. Pour le RN, le climat est tout simplement un non sujet. Dans les 22 mesures auxquelles se réfère son programme, le mot « climat » n’apparaît pas. En revanche, on y trouve de multiples propositions dont la mise en œuvre conduirait à une reprise des émissions de gaz à effet de serre.
Même si ses candidats ne contestent pas frontalement l’existence du réchauffement global, la ligne de ce parti s’inscrit dans une forme de climatoscepticisme sournois consistant à relativiser les questions touchant au climat. Dans la vision du RN, le réchauffement de la Planète n’est plus une menace existentielle : ce sont les flux migratoires et la question identitaire qui l’ont remplacé. Le climat peut dès lors disparaître du programme.
Ainsi, le paysage politique français ressemble de plus en plus à celui des États-Unis où le climat est devenu un marqueur clivant entre un bloc progressiste et libéral qui reconnaît l’urgence climatique et un bloc conservateur qui revendique l’inaction. Du fait des ambiguïtés de sa doctrine, il devient parfois difficile de rattacher le parti LR à l’un ou l’autre de ces deux blocs.
La triple sortie de route du RN sur le climat
Sous l’angle climatique, la mise en application du programme RN conduirait à une triple sortie de route.
D’abord en matière énergétique, puisqu’il préconise un coup d’arrêt au développement des énergies renouvelables – avec notamment le démantèlement des parcs éoliens terrestres et la restitution aux ménages de 5 milliards de subventions ainsi économisées. Le programme reste en revanche muet sur le financement de la relance d’un nucléaire fantasmé, dont les premiers réacteurs permettraient dès 2031 d’accroître une offre électrique souveraine, créatrice d’emplois, et dans des quantités rapidement extensibles.
Il n’est pas nécessaire d’être un expert de l’énergie pour comprendre l’irréalisme de ce programme. Avec sa mise en œuvre, on manquera rapidement d’électricité, ce qui exigera de recourir à plus d’importation et tirera les prix vers le haut. Première sortie de route.
Deuxième mesure phare du programme très impactante : le passage de 20 à 5,5 % de la TVA sur l’ensemble des énergies consommées par les ménages. Un cadeau fiscal très généreux, couplé à la promesse de suppression des normes « punitives » imposées par Bruxelles, en particulier celle visant à interdire les ventes de véhicules thermiques neufs à partir de 2035.
L’électorat est caressé dans le sens du poil. Le rejet de toute mesure climatique comportant une contrainte, budgétaire ou réglementaire, est devenu un argument de campagne systématiquement utilisé par le RN.
Appliquer ce programme incitera en réalité à consommer plus de carburants d’origine fossile à court terme (effet baisse de prix) et à moyen terme (abandon des normes). Il faudra donc s’attendre à une reprise des émissions de CO2, notamment dans le secteur des transport, ce qui nous éloignera des objectifs climatiques. Deuxième sortie de route.
Affiches pour les candidats d’extrême droite aux élections européennes, en mai 2024, à Hayange. Jeff Pachoud/AFP
Enfin, même si le climat leur semble un non sujet, les représentants du RN reprennent dans les débats publics l’antienne de la responsabilité des pollueurs à l’extérieur de nos frontières : les Allemands avec les centrales à charbon, les Marocains avec les pesticides, les Chinois avec les batteries et les véhicules électriques, etc.
Cela conduit à la généralisation d’une vision « localiste » dans laquelle tout ce qui est produit chez nous serait meilleur que ce qui vient de l’étranger. Dans le secteur agricole, par exemple, le programme RN prévoit de systématiser la préférence nationale dans les cantines et de bloquer aux frontières les produits ne respectant pas les « normes de production françaises ».
En réalité, le climat n’est ici qu’un prétexte au service d’un programme visant à généraliser la préférence nationale au détriment de la libre circulation des marchandises au sein de l’Union européenne. Cela justifie aussi la sortie du marché européen de l’électricité, inscrite dans le programme, et conduirait sans doute à celle du marché unique. Troisième sortie de route.
Au Nouveau Front populaire, climat à tous les étages ?
Le « contrat de législature » du Nouveau Front populaire (NFP) peut-il nous ramener sur la chaussée ? Le climat y est présent à tous les étages :
dans les mesures à prendre dès la première quinzaine comme les moratoires sur les infrastructures routières et les bassines ou le blocage des prix de l’énergie et des aliments de première nécessité,
durant les « cent jours de la bifurcation » avec la mise en place de la planification écologique,
puis à long terme pour opérer les transformations requises.
Reste que les mesures égrenées sont disparates. Certaines, comme l’accélération de la rénovation thermique des bâtiments, la relance du ferroviaire ou du déploiement des énergies renouvelables, sont consensuelles. D’autres, comme l’instauration d’un impôt sur les grandes fortunes avec un volet climatique, d’une taxe kilométrique sur les importations ou de tarifs progressifs sur l’électricité et l’eau, s’inscrivent davantage en rupture mais sont compliquées à mettre en place.
Le programme lie étroitement la question climatique aux enjeux sociaux pour trouver la voie d’un transition juste, ce qui lèverait un point de blocage manifeste des politiques jusqu’à présent menées. Mais il sombre dans la facilité en laissant croire que seuls les ultra-riches seront mis à contribution. La suppression des niches fiscales est, par exemple, justifiée par « l’abolition des privilèges des milliardaires ». Les marins pêcheurs, les agriculteurs, les chauffeurs de taxi apprécieront !
Le blocage des prix de l’énergie et de l’alimentation, s’il perdure, est par ailleurs un outil contre-productif pour lutter contre la précarité. En matière énergétique, il incite à consommer plus, alors que tous les scénarios visant la neutralité carbone exigent de maîtriser la demande, ce qui passe par la sobriété énergétique. Or, le mot sobriété n’apparaît pas dans le programme.
Le NFP multiplie les propositions en lien avec le climat, mais les mesures proposées sont disparates. Jeanne Menjoulet/Flickr, CC BY
Les bénéfices d’une réindustrialisation verte conduite grâce à une protection renforcée des frontières, en termes d’emplois et de salaires, sont mis en avant. C’est dans l’air du temps. En revanche, la question des reconversions industrielles qu’exige la transition bas carbone n’est pas traitée. Il est pourtant impératif d’anticiper ces reconversions et de les provisionner si on veut éviter la casse sociale.
Le programme du NFP laisse enfin deux grandes zones d’ombre. Sur le nucléaire d’abord, les positions ne sont pas concordantes au sein du NFP, un clivage classique à gauche.
La seconde concerne l’Europe. Le programme prévoit de s’écarter de certaines règles communautaires, en particulier en matière budgétaire, et préconise un verdissement de la Politique Agricole Commune. Mais il reste muet sur l’application des mesures décidées au plan européen, en particulier sur l’inclusion des secteurs des transports et du bâtiment au système de quotas de CO2 qui va renchérir le prix des énergies fossiles utilisées par les ménages. Là encore, il n’y a sans doute pas consensus au sein du NFP.
Le contrat de législature du NFP mérite donc encore quelques débats pour trancher ces questions difficiles mais primordiales pour notre avenir. Cela tombe bien : l’une des premières grandes lois qu’il prévoit de déposer au Parlement concerne justement le climat et l’énergie. Cela donnera enfin aux parlementaires la possibilité d’avoir ce débat dont ils ont été jusqu’à présent privés.
L’après 7 juillet
Pour éviter la sortie de route, le plus sûr moyen est de ne pas donner une majorité absolue au RN. Pour cela, il serait judicieux de réintroduire la question climatique dans un débat public accaparé par celles du pouvoir d’achat et de l’immigration. Les enquêtes indiquent en effet que plus de 80 % des Français sont inquiets face au réchauffement de la planète. Seul un défaut d’information a pu conduire près de 40 % d’entre eux à voter aux élections européennes pour des partis climatosceptiques.
Pour trouver la bonne voie en matière climatique, ni le programme du NFP ni la politique conduite depuis 7 ans sous la Présidence d’Emmanuel Macron n’apportent l’ensemble des réponses. Il convient donc d’organiser un débat au Parlement afin de trouver les bons arbitrages sur les questions qui fâchent : le prix de l’énergie et la fiscalité carbone, le nucléaire, la solidarité, la protection des puits de carbone, la transformation agricole, etc.
Ce débat et des arbitrages clairs pour baliser l’horizon sont indispensables pour faciliter l’action de tous les élus locaux, acteurs du monde économique, militants associatifs qui se sont engagés dans la transition bas carbone. Ils sont prêts à accélérer sur le terrain. Il ne faudrait pas que leur élan soit freiné par les inconstances de la classe politique.